Cette lettre qu'elle me fit voir portait, ainsi que toutes celles qu'il lui avait adressées depuis son départ, le caractère de la passion la plus violente. Joséphine s'amusait de ce sentiment, qui n'était pas exempt de jalousie; je l'entends encore lisant un passage dans lequel, semblant repousser des inquiétudes qui visiblement le tourmentaient, son mari lui disait: S'il était vrai, pourtant! Crains le poignard d'Othello; je l'entends dire avec son accent créole, en souriant: Il est drôle, Bonaparte! L'amour qu'elle inspirait à un homme aussi extraordinaire la flattait évidemment, quoiqu'elle prît la chose moins sérieusement que lui; elle était fière de voir qu'il l'aimait presque autant que la gloire; elle jouissait de cette gloire qui chaque jour s'accroissait, mais c'est à Paris qu'elle aimait à en jouir au milieu des acclamations qui retentissaient sur son passage à chaque nouvelle de l'armée d'Italie.
Son chagrin fut extrême quand elle vit qu'il n'y avait plus moyen de reculer. Pensant plus à ce qu'elle allait quitter qu'à ce qu'elle allait trouver, elle aurait donné le palais préparé à Milan pour la recevoir, elle aurait donné tous les palais du monde pour sa maison de la rue Chantereine, pour la petite maison qu'elle venait d'acheter de Talma.
C'est du Luxembourg qu'elle partit après y avoir soupé avec quelques amis du nombre desquels je me trouvai, emmenant avec Fortuné, favori dont j'aurai plus tard occasion de parler, son fils Eugène, qui n'était encore qu'un écolier fort étourdi, fort inappliqué, et que son instituteur déclarait n'être bon à rien, parce qu'il ne faisait ni un thème sans solécismes ni une version sans contre-sens. Pauvre femme! elle fondait en larmes, elle sanglotait comme si elle allait au supplice: elle allait régner.
Le Luxembourg perdit alors une grande partie de son attrait pour moi; il le tenait uniquement de la réunion de trois femmes dont Joséphine n'était pas sans doute la plus belle, mais était sans contredit la plus aimable: l'égalité de son humeur, la facilité de son caractère, la bienveillance qui animait son regard, et qu'exprimaient non seulement ses discours, mais aussi l'accent de sa voix; certaine indolence naturelle aux créoles, qui se faisait sentir dans ses attitudes comme dans ses mouvemens, et dont elle ne se défaisait même pas entièrement dans l'empressement qu'elle mettait à rendre un service; tout cela lui prêtait un charme qui balançait l'éclatante beauté de ses deux rivales.
Entre ses deux rivales, au reste, quoiqu'elle eût moins d'éclat et de fraîcheur qu'elles, grâce à la régularité de ses traits, à l'élégante souplesse de sa taille, à la douce expression de sa physionomie, elle était belle aussi. Je les vois encore toutes les trois, dans la toilette la plus propre à faire valoir leurs divers avantages, et la tête couronnée des plus belles fleurs, par un des plus beaux jours de mai, entrer dans le salon où le Directoire devait recevoir les drapeaux de Lodi: on eût dit les trois mois du printemps réunis pour fêter la victoire.
Mme Bonaparte m'avait amené à cette fête avec son beau-frère Joseph. Il fallut m'asseoir auprès d'elle dans le fond de la voiture; Joseph se mit sur l'estrapontin: l'étiquette a tant soit peu changé depuis l'ordre établi ce jour-là par la politesse.
J'eus plus d'une fois l'honneur de servir de cavalier à Joséphine. Je me souviens entre autres d'avoir assisté à la première représentation du Télémaque de Le Sueur, au théâtre de Faydeau, dans la loge de Mme Bonaparte, avec Mme Tallien. Ce n'était pas sans quelque orgueil, j'en conviens, que je me voyais entre les deux femmes les plus remarquables de l'époque; ce n'est pas même sans quelque plaisir que je me le rappelle; sentimens naturels dans un jeune homme passionné pour la beauté et pour la gloire. Ce n'est pas Tallien que j'aurais aimé dans sa femme, mais c'était bien sûrement Bonaparte que j'admirais dans la sienne.
Joséphine me donna en partant une nouvelle preuve de bonté. Elle me promit de s'intéresser auprès de son mari pour mon frère que je déterminai à partir pour l'Italie. Elle tint parole, et il y avait mérite à elle, car elle oubliait aussi facilement qu'elle promettait. Mon frère, à son arrivée, ne se réclama pas vainement d'elle. Le général le fit employer dans les bureaux de son état-major, et l'employa quelquefois même dans son cabinet où M. de Bourienne n'était pas encore installé; puis il le fit placer dans une des administrations de l'armée. Aussi léger qu'il était honnête, mon frère ne manquait ni d'intelligence ni d'esprit; mais il n'était rien moins qu'assidu: s'il eût aimé le travail autant que le plaisir, s'il se fût donné corps et âme, comme on se donne à Dieu et au diable, à un homme qui voulait être servi comme eux sans réserve, sans partage, sa fortune était faite.
CHAPITRE III.
Première représentation d'Oscar.—Envoi de cette pièce au général
Bonaparte.—Je suis millionnaire.—Dupont de Nemours.—MM. Maret,
Bourgoin, Sémonville.—Dîner à Charonne.—La famille Montholon.—Le
citoyen Beauregard.