On ne s'étonne pas qu'il soit souvent question de batailles dans les Mémoires d'un homme de guerre, on ne s'étonnera pas qu'il soit souvent question de représentations théâtrales dans les Mémoires d'un homme de lettres.

Revenons à la littérature. Dès mon retour de Marseille, Oscar avait été mis à l'étude. Talma s'était chargé du personnage dont le nom sert de titre à la pièce. Jamais acteur n'entra plus intimement dans les intentions de l'auteur; jamais il ne se pénétra mieux de l'esprit d'un rôle; jamais il n'en développa plus habilement tous les sentimens: il répondait tout-à-fait à mon attente; il la surpassait même.

Il en fut ainsi de l'actrice qui jouait le rôle de Malvina, rôle qui exigeait plus de grâce et de sensibilité que d'énergie. Je trouvai tout cela, joint à une figure charmante et à une voix enchanteresse, dans Mlle Simon, jeune actrice plus gracieuse et non moins sensible que Mlle Desgarcins, qu'elle eût fait oublier sans doute, si, pour son bonheur plus que pour le nôtre, elle n'avait pas renoncé trop tôt à la scène.

Ce n'est pas sans travail que je mis cette pièce en état d'être jouée, ou dans l'état où elle a été jouée. Les répétitions font voir souvent les compositions dramatiques sous un aspect tout différent de celui qui d'abord s'était présenté à l'imagination de l'auteur. Les effets qui l'avaient séduit perdent quelquefois toute leur illusion quand on vient à les exécuter. Tel développement qui lui avait paru nécessaire au complément d'une scène, ne lui paraît plus qu'une superfétation: c'est ce qui m'arriva. Il me fallut faire de grands sacrifices à l'intérêt de sa représentation. Changeant en grande partie l'économie de ma pièce, j'en supprimai un acte entier et j'en refis deux nouveaux. Cette opération, qui accéléra la marche du drame dont elle resserrait l'action, me coûta quelques morceaux que je regrettai. Avais-je tort? on peut s'en assurer en lisant les variantes qui sont à la suite de la pièce imprimée.

Oscar réussit, mais non pas d'abord au gré de mon attente. Son premier effet ne répondit pas surtout au talent vraiment sublime qu'y développa mon premier acteur. Dans aucun rôle il ne s'est montré plus pathétique et plus terrible que dans celui d'Oscar, qu'il jouait d'ailleurs avec une admirable simplicité. La supériorité dont il fit preuve fut bien mieux appréciée six ans après, quand les acteurs remirent cette pièce au théâtre où elle fut accueillie avec une faveur marquée, et d'où elle a disparu à la mort de Vanhove, qui m'enleva sinon un acteur sublime, du moins un acteur utile. Elle n'y a pas reparu depuis, je ne sais pas trop pourquoi; car à cette reprise les représentations en ont été aussi productives au moins que celles des pièces le plus en faveur.

Si les choses avaient toujours la valeur que leur prêtent les mots, Oscar aurait fait ma fortune. Après dix ou douze représentations, le caissier du théâtre me remit treize ou quatorze cent mille francs pour mes droits d'auteur. «La France est plus pauvre que jamais, dis-je à ma mère qui me demandait comment allaient les affaires.—Et pourquoi, mon ami?—C'est que me voilà millionnaire.»

En effet, quand toute cette fortune eut été réduite à sa plus simple expression, mes assignats, échangés contre des mandats échangés contre de l'argent, me donnèrent sept cents et quelques francs de produit net. Si j'avais opéré plus tôt cette transmutation, elle m'eût rapporté davantage: la veille même du jour où elle se fit, j'en aurais retiré neuf cents francs au lieu de sept. La négligence de l'agent chargé de cette opération me causa ce dommage. Malgré la décadence du papier-monnaie, qui pouvait s'attendre à une dégringolade si rapide? Il fallait tenir compte alors de l'intérêt d'une heure, d'un quart d'heure, d'une minute. Bien nous en prit de ne pas tarder davantage: quatre ou cinq jours après, les papiers furent entièrement démonétisés, et les paiemens ne se firent plus qu'en argent.

Oscar fut imprimé par les presses de Dupont de Nemours, qui, pour relever sa fortune, avait embrassé la même profession que Franklin; ce n'était pas le seul point par lequel il lui ressemblait. Cela me fit connaître un des hommes les plus estimables, mais non pas des plus raisonnables qui vécussent à cette époque. Avec les meilleures intentions du monde, éternellement dupe de son coeur et de son esprit, Dupont de Nemours a donné dans bien des erreurs. Partisan de la réforme plus que de la révolution, il fut cent fois au moment d'être écrasé en s'efforçant d'arrêter le mouvement qu'il avait provoqué. Deux fois complice de conspirations ourdies pour le rappel des Bourbons, il s'est vu, par l'effet de ces conspirations, obligé d'aller chercher deux fois asile en Amérique, dans sa famille, où il allait, me disait-il, régner pour vivre; et cela pour cause de non réussite d'abord, et puis par suite du succès. Au reste, s'il a eu quelquefois à gémir de ses fautes, il n'a jamais eu à en rougir: c'est toujours en honnête homme qu'il s'engagea dans ces intrigues, dont il se retira toujours en honnête homme quand il vit que le résultat ne répondait pas à ses espérances. Plein d'esprit et d'imagination, aimable autant qu'on le peut être, Dupont n'a jamais changé; il mourut âgé, mais non pas vieux: il comptait plus de quatre-vingts ans de jeunesse quand il expira décrépit.

J'adressai au vainqueur de Rivoli un exemplaire d'Oscar, avec cet envoi:

Toi, dont la jeunesse occupée
Aux jeux d'Apollon et de Mars,
Comme le premier des Césars
Manie et la plume et l'épée;
Qui peut-être au milieu des camps
Rédiges d'immortels Mémoires,
Dérobe-leur quelques instans,
Et trouve, s'il se peut, le temps
De me lire entre deux victoires.