Pendant mon séjour dans le Midi, ramenée par la politique à quelque sentiment d'humanité, la Convention s'était relâchée de ses rigueurs envers le seul individu que renfermât encore la prison d'où Louis XVI, Marie-Antoinette et l'irréprochable Élisabeth étaient sortis pour monter sur un échafaud, et où l'enfant, proclamé hors de France roi de France sous le nom de Louis XVII, avait régné trente mois sous la tyrannie du plus ignoble et du plus impitoyable des geôliers. MADAME avait été rendue à la liberté sur la demande de l'Autriche, qui, humaine par politique aussi, croyait acquérir dans la petite-fille de Marie-Thérèse une femme pour un des frères de l'empereur François, et s'assurer ainsi un mariage utile à ses vues sur la Lorraine et sur l'Alsace.
Huit républicains avaient été échangés contre la fille des rois. De ce
nombre était Maret que, par une double violation du droit des gens, les
Autrichiens avaient arrêté sur territoire neutre, comme il se rendait à
Naples en qualité de ministre de France.
Je ne revis pas sans une vive émotion cet ami que j'avais cru ne jamais revoir, et qui peut-être n'a dû son salut qu'à l'événement qui semblait devoir le perdre. Au fait, que serait-il devenu au milieu du froissement de toutes les factions? Son habileté, sa capacité l'eussent fait rechercher de toutes; sa droiture, sa modération l'eussent fait proscrire par toutes. Le malheur qui l'a soustrait aux divisions qui décimaient la France lui a évidemment sauvé la vie.
Il a passé, à la vérité, dans l'isolement le plus absolu les deux ans et demi que dura sa captivité; mais grâce aux ressources d'une imagination toujours active, et que la privation de tout moyen de distraction forçait de chercher ses ressources en elle-même, sans manuscrits, sans livres, et privé de tout ce qui est nécessaire pour écrire, il échappa aux supplices qui semblaient inséparables de sa situation. Il sut, avec des objets destinés à tout autre usage, se fabriquer de l'encre et un instrument avec lesquels il a écrit sur un carré de papier, que le hasard lui avait conservé, trois ouvrages dramatiques qu'il composa pendant ses longues insomnies. Ces ouvrages sont l'Infaillible, comédie en cinq actes et en vers, pièce de caractère, pièce remplie de développemens ingénieux et du comique le plus vrai; l'Héritière, comédie en cinq actes et en vers aussi, pièce d'intrigue, pleine d'intérêt, que ses amis représentèrent chez Mme de Montesson, et dont le sujet a été transporté depuis avec succès sur divers théâtres; la troisième est une tragédie en un acte. La querelle héroïque de Damon et Pythias, qui en est le sujet, ne fournissait pas matière à un drame plus long. Rien de surprenant, vu la finesse de l'écriture, comme la netteté de ce manuscrit tracé dans les ténèbres avec la plus imparfaite des plumes dont jamais écrivain se soit servi, avec un mauvais cure-dents.
L'isolement aiguise l'esprit quand il ne l'éteint pas. Le fait suivant le prouve aussi. Après avoir découvert, par des inductions tirées d'indices presque insaisissables, que Sémonville qui avait été arrêté avec lui en Suisse, et dont il avait été aussitôt séparé, non seulement était au fond du Tyrol, mais dans la même prison que lui, mais dans la chambre voisine de la sienne, Maret imagina le moyen de converser avec son compagnon d'infortune, et de lui faire, à l'aide de coups frappés contre le mur, des questions auxquelles celui-ci répondit de manière à constater du moins son existence. Ce fut une grande consolation pour l'un et pour l'autre. Dès ce moment, ces deux amis s'étaient retrouvés.
Maret me fit connaître Sémonville, homme aimable s'il en fut, et de plus excellent homme, ce qui est mieux. Ceux qui le jugent sous les rapports politiques, s'étonnant de son habileté à maintenir sa fortune en dépit de toutes les révolutions, ne peuvent refuser des éloges à la sagacité avec laquelle il a prévu les catastrophes qui depuis quarante-cinq ans ont renversé successivement tant de gouvernemens; ceux qui le connaissent sous des rapports plus intimes, ne s'étonnent pas moins de la constance de ses affections, de sa persévérance à obliger ceux de ses anciens amis à qui les événemens ont été moins favorables qu'à lui. Il tient à ses amis autant qu'à sa fortune; ils semblent en faire partie. J'aime à lui rendre ce témoignage; j'en parle un peu par expérience.
Maret me fit connaître encore un homme d'un caractère différent, homme d'un rare mérite aussi; c'était l'honorable M. Bourgoin, qui, secrétaire d'ambassade en Espagne avant la révolution, où depuis il a été ambassadeur, a postérieurement rempli les fonctions d'ambassadeur en Danemarck, en Suède et en Saxe. Toute l'habileté qui peut se concilier avec la droiture la plus inflexible, toute la complaisance que l'habitude du grand monde peut prêter au caractère le plus loyal, un jugement solide, un esprit délié, telles étaient les qualités qu'il apportait dans le commerce de la société ainsi que dans le maniement des affaires. Comme il avait beaucoup vu, beaucoup lu et beaucoup retenu, sa conversation était des plus instructives et des plus attachantes.
J'eus lieu de le remarquer surtout un certain jour où, de compagnie entre lui et Maret, j'allai dîner à Charonne dans une maison de campagne qu'y possédait Sémonville. Grands marcheurs tous les trois, nous étions convenus de faire le chemin en nous promenant; et c'est de la Chaussée-d'Antin que nous devions partir. Nous l'allongeâmes encore en suivant les boulevards extérieurs, pour gagner les bosquets de Romainville, alors couronnés de lilas. Jamais chemin cependant ne me parut plus court. La conversation de mes deux compagnons de voyage m'aurait conduit sans fatigue jusqu'au bout du monde. Elle roula sur tout ce qui peut intéresser l'homme instruit et l'homme qui cherche à s'instruire. On y traita de omni re civili; il y fut surtout question de littérature, que Bourgoin cultivait aussi avec succès dans les loisirs que lui laissaient les travaux du publiciste.
Il y avait grande société à Charonne. La famille Montholon y était réunie; plusieurs membres des deux conseils, et entre autres Lucien Bonaparte, y étaient aussi. Bien que ce dernier ne fût pas encore membre du Corps-Législatif, il avait toute la gravité d'un législateur, et prit peu de part à nos jeux, qui ne furent d'abord à la vérité que des jeux de collége. Il fut tout aux dames, et il avait raison. Il était impossible d'en rencontrer de plus attrayantes, impossible de trouver un interlocuteur plus aimable que Mme de Montholon, et des visages plus jolis, plus frais, que ceux de ses deux filles. La dernière surtout portait si gracieusement son nom de Zéphirine! Je les ai vues rarement. Le souvenir qui m'en reste est celui que laisse la fleur après le printemps. Hélas! ces deux créatures angéliques n'existent plus. La dernière n'a fait que paraître, et pourtant, dans sa courte carrière, elle a changé deux fois de nom, mais ce fut pour prendre des noms héroïques. Veuve de Joubert, elle est morte avec le nom de Macdonald.
Au nombre des adorateurs que lui attirait sa beauté, était un certain Monsieur, ou un certain citoyen Beauregard, homme qui, si l'on en croit le bruit public, s'était fait en peu de temps, par d'heureuses spéculations, une fortune qu'on disait immense. Se croyant dès lors au niveau de tout ce qu'il y avait de plus honorable, et jaloux, en s'alliant à une famille considérée, d'acquérir la considération qui lui manquait, il crut pouvoir prétendre à la main de Mlle de Montholon.