Une sage mère n'écarte pas sans réfléchir les prétentions d'un homme qui compte par millions, d'un homme qui possède vingt hôtels plus beaux les uns que les autres. Au nombre des propriétés du citoyen Beauregard était cet hôtel de Salm, aujourd'hui palais de la Légion-d'Honneur. Il y donnait des fêtes magnifiques. Il invita à celle qui devait avoir lieu quelques jours après toute la société qui se trouvait à Charonne ce jour-là où il vint dîner.
Une sage mère ne se presse pas non plus de conclure une affaire d'où dépend le sort de sa fille. Mme de Montholon prit du temps pour réfléchir, et fit bien. Pendant qu'elle réfléchissait, la fortune du citoyen Beauregard s'évanouit comme elle s'était formée, du jour au lendemain.
Le lendemain du bal qu'il donna à ces dames, dans son palais, car il était homme de parole, il disparut. Qu'est-il devenu? Je ne sais. La rivière coule pour tout le monde.
CHAPITRE IV.
Tendance de l'esprit public.—Bal funèbre.—Modes bizarres.—Fortunes nouvelles.
Cependant s'accomplissait la révolution qui depuis le 13 vendémiaire s'était manifestée dans les moeurs; cette journée avait raffermi la république, mais cette république n'était pas celle de Sparte: c'était celle d'Athènes avec son goût effréné pour le luxe et pour les plaisirs, avec cet esprit licencieux et malin qui, ne ménageant ni les héros ni les dieux, épargnait moins encore les hommes que l'intrigue, le hasard ou même le mérite avaient portés à la tête des affaires publiques.
Les cinq républicains dont la fortune avait fait des cinquièmes de roi, expiaient déjà cette faveur qui leur donnait plus d'envieux que d'amis. C'est contre eux surtout que se dirigeaient les attaques de la presse qui, depuis le règne du Directoire, se dédommageait, par tous les excès de la licence, de l'esclavage excessif où elle avait été maintenue pendant la tyrannie du comité de salut public. Comme on ne pouvait impunément faire une guerre directe à la constitution, on la faisait aux hommes sur qui reposait son existence, et on la leur faisait avec toute la virulence qui, pendant la courte session de l'Assemblée législative, avait renversé les institutions de l'Assemblée constituante. Mus par des opinions différentes, mais tendant vers un pareil but, cent journaux harcelaient de mille manières, pour renverser le pouvoir, les dépositaires de ce pouvoir, enchaînés par des lois qui les livraient à l'attaque et ne leur permettaient pas la défense.
Dès lors il était facile de prévoir que la stabilité des choses en France ne reposait pas encore sur une base inébranlable; que la révolution qui avait donné naissance au Directoire ne serait pas la dernière, et qu'en séparant le pouvoir exécutif du pouvoir législatif, si longtemps exercés simultanément par la Convention, on n'avait fait que préparer une révolution plus ou moins éloignée, qui rendrait à ce pouvoir trop faiblement organisé le poids, l'énergie et l'intensité que les auteurs de la constitution de l'an III lui avaient refusés ou n'avaient pas osé lui donner.
Soit par horreur du despotisme de la législature, soit par un effet des anciennes habitudes, la majorité des Français tendait évidemment vers la monarchie, mais elle y tendait sans trop y songer, par une pente douce, à travers un chemin semé de fleurs.
Comme en certains pays, où tout enterrement est suivi d'une orgie, où la joie succède brusquement aux larmes et se manifeste au milieu du deuil, c'était tous les jours à Paris une fête nouvelle. Les jardins publics ne désemplissaient pas; les salles de concert, les salles de bal, comme les salles de spectacles, étaient trop étroites pour contenir la foule qui s'y portait, foule d'autant plus avide de plaisirs qu'elle en avait été plus long-temps privée; foule à laquelle ne dédaignaient pas de se mêler quantité de ci-devant nobles, pour parler le langage du temps, lesquels, échappés à la faux révolutionnaire, survivaient à leurs familles massacrées.