Mais, indépendamment des fêtes publiques, ceux-ci avaient encore des fêtes particulières, et ce n'était pas pour oublier leurs malheurs qu'ils se rassemblaient aux accords du violon, quoique ce ne fut pas pour s'en affliger. L'on n'était admis à s'amuser dans ces réunions qu'en prouvant qu'on était affecté d'une douleur inconsolable, qu'on avait quelque victime à pleurer, ou qu'on avait été soi-même désigné pour victime, ce que les hommes s'étudiaient à rappeler en portant leurs cheveux nattés et relevés en chignon, et les femmes par leur affectation à n'orner d'aucune parure leur tête dont les cheveux étaient coupés. Cela s'appelait être coiffé à la victime. Pas une tête de femme alors qui ne fut tondue.
À cette mode succéda bientôt, il est vrai, une mode tout opposée, celle de porter de longs cheveux qu'on laissait négligemment flotter. Grand bénéfice pour les coiffeurs, qui revendirent aux dames ce dont leurs ciseaux les avaient débarrassées quelque mois auparavant. Alors fut inventée la perruque appelée cache-folie, perruque dans laquelle il n'entrait que des cheveux blonds, et pendant le règne de laquelle la femme la plus raisonnable aurait rougi d'être brune.
Les vêtemens du sexe cependant s'étaient modifiés sous une influence tout opposée. Si le royalisme présidait à l'arrangement des cheveux, du moins l'intention qui dirigeait la coupe des robes était-elle toute républicaine. Ces robes étaient de longues tuniques de mousseline ou de percale blanche, ornées de bandes ou de broderies en laine (on avait alors horreur de la soie), et soutenues par une ceinture qui s'attachait sous la gorge. Recouvrant les formes sans les déguiser, cette tunique en révélait toutes les perfections au plus léger mouvement du corps; un schall négligemment jeté sur le cou complétait cette toilette qui n'était rien moins que dénuée de grâce; toilette que je n'ai jamais entendu critiquer par une femme bien faite, et qui n'était réputée indécente que par celles qui tiraient leurs scrupules d'un principe qui n'appartenait pas tout-à-fait à la vertu.
Ce costume, né de notre république, fut insensiblement adopté chez les nations les plus hostiles à notre république, et finit par devenir une mode européenne. Il ne tint pas aux belles dames qui donnaient alors le ton à Paris d'en faire adopter un, sinon plus sévère, du moins plus régulier encore, historiquement parlant.
Coiffées d'un réseau de pourpre qui derrière maintenait leurs cheveux retenus devant par un diadème d'or enrichi de camées; chaussées de sandales fixées par des ligatures de pourpre dans les losanges desquelles se dessinaient leurs jambes revêtues d'un tricot couleur de chair, et les doigts de leurs pieds ornés de bagues; les épaules à demi-voilées par des manches courtes et fendues, d'où s'élançaient leurs bras nus dans les trois quarts de leur longueur, et parés au-dessus du coude d'un large bracelet d'or enrichi de pierreries; chargées enfin par-dessus la tunique, dont la ceinture était attachée sous le sein par un camée, d'un manteau de pourpre que tantôt elles laissaient se développer comme celui d'une princesse tragique, ou qu'elles relevaient tantôt pour s'en draper comme une statue, l'Égérie de Tallien et ses élégantes amies se montrèrent dans les salons et même au théâtre dans l'appareil que Mme Vestris et Mlle Raucourt étalaient sur la scène. On se pressait au sortir du spectacle pour contempler ces modernes Aspasie, pour les admirer peut-être: personne toutefois ne s'avisa de les imiter, et toute leur bonne grâce sous ce costume renouvelé des Grecs ne put accréditer une mode qui ne s'accordait ni avec l'état présent des fortunes, ni avec les éternelles intempéries du climat de Paris.
Personne, ai-je dit: je me trompe; je me rappelle qu'une Flamande, qu'il serait peu charitable de nommer, n'eut pas peur d'endosser un habit si peu favorable aux épaules plates, aux jambes grêles, aux bras décharnés. Ces dames imitaient l'antiquité, celle-ci la parodiait.
Je les rencontrai toutes quatre un soir, au faubourg Saint-Honoré, dans un magnifique hôtel qu'un musicien venait d'acheter, maison ouverte à tout venant, où, dans des fêtes continuelles, il se hâtait de se débarrasser des immenses bénéfices qu'il avait faits dans les fournitures de l'armée. C'était à qui l'y aiderait. Un ami en amenait un autre; je ne sais qui ce soir-là y présentait Talma lequel y présentait Lenoir qui m'y présentait. À l'aspect de ces dames en toge, nous regrettions de n'avoir pas revêtu l'habit romain, et nous nous promettions de réparer cette faute à la première occasion; mais elle ne se représenta pas. L'amphitryon ne nous laissa pas le temps de faire notre toilette, il en fut de sa fortune comme de celle du citoyen Beauregard, comme d'une décoration de théâtre: elle disparut pendant que nous changions d'habits.
Rien de plus fréquent alors que ces péripéties. Chaque jour on voyait disparaître des fortunes écloses de la veille. Aucune époque n'avait été plus favorable aux spéculations; à celles qui se faisaient sur le papier-monnaie, il faut joindre celles qui se faisaient sur les fournitures de l'État, qui n'a jamais eu plus de besoins et moins de crédit. Pour approvisionner la capitale et les armées que n'alimentaient plus les réquisitions, il fallait recourir aux traitans; Dieu sait s'ils profitaient de l'occasion. Les uns, qui avaient été violemment dépouillés de leurs biens par le gouvernement révolutionnaire, ne se faisaient pas scrupule de regagner par la fraude ce que la violence leur avait enlevé; les autres prétendaient ne rien faire que de juste en reprenant au gouvernement ce qu'il avait injustement acquis.
La pénurie où tombèrent les propriétaires de maisons fut aussi une source de prospérité pour bien des gens. Écrasés par les impositions de toute espèce dont étaient chargés ces immeubles qui ne leur rapportaient rien, ils se voyaient contraints de les vendre; et comme les paiemens se faisaient en papier, quiconque avait de l'argent pouvait, en le convertissant en papier, acquérir au plus bas prix des maisons magnifiques, soit à la ville, soit à la campagne. Je sais un capitaliste qui, à l'aide d'une opération semblable, avec mille louis d'or qu'il avait enfouis pendant la prohibition du numéraire, se procura les millions exigés pour une propriété dont il a refusé, il y a quelques années, quinze cent mille francs en argent.
C'était en homme d'esprit avoir profité de la circonstance; mais tel était l'état des choses, que la circonstance profitait souvent à des gens qui n'avaient pas d'esprit. Ainsi, pour avoir soumissionné au hasard, sans avoir un sou vaillant, un groupe de maisons dont il est resté adjudicataire, faute d'avoir trouvé à qui la revendre, un imbécile est devenu millionnaire malgré lui.