On ne voyait qu'écriteaux portant: Maison à vendre. Plus d'une maison s'est vendue sur le pas de la porte. Sans même y entrer, un passant l'acheta sur la seule inspection, et la revendit, avant d'avoir tourné le coin de la rue, à un passant qui ne l'avait même pas regardée.

Le trafic des domaines nationaux enrichit aussi beaucoup de gens. Comme la politique du gouvernement en rendait l'acquisition plus facile, en raison de ce que l'opinion publique semblait plus le réprouver, l'attrait d'un bénéfice assuré avait fini par triompher de la délicatesse d'un certain nombre de spéculateurs. Les gens à scrupule seuls restèrent pauvres. Pauvres gens!

CHAPITRE V.

État de la littérature.—Création de l'Institut.—Conversion de La
Harpe.—Cantique.

Au milieu de la tourmente révolutionnaire, la littérature n'était pas restée stérile. Les ouvrages composés pour les circonstances abondaient sans doute; mais tous les ouvrages nés pendant la révolution n'étaient pas nés de la révolution. Parmi tant de productions empreintes de son esprit et animées de son dévergondage, on en voyait briller quelques unes qui, exemptes de ce caractère, auraient obtenu à toute autre époque les applaudissemens qu'elles obtinrent alors.

Tel est l'Abufar de Ducis. Si ce n'est pas une tragédie parfaite dans son ensemble, du moins y trouve-t-on plus d'une scène parfaite. Que de beautés même dans ses scènes les moins bonnes! Ces beautés furent accueillies avec transport, et sauvèrent cette pièce de la chute à laquelle quelques vices de contexture l'avaient exposée.

Indépendamment du Timoléon de Chénier, le Quintus Fabius de Legouvé, le Lévite d'Ephraim de M. Lemercier, et son Tartufe révolutionnaire, prouvent que la révolution n'avait pas rendu la scène inaccessible aux ouvrages composés d'après les lois de la raison et du bon goût, qui n'est que la raison perfectionnée. La révolution avait changé, sous un certain rapport, la direction de l'art dramatique, mais elle n'en avait pas altéré les principes. C'est plus tard, c'est après la contre-révolution, que des barbares devaient envahir le domaine de Corneille et de Racine, et substituer aux chefs-d'oeuvre des maîtres des monstruosités qu'eussent proscrites les sicaires de Marat et de Robespierre, qui au moins respectèrent les rois de la scène.

Les autres branches de la littérature avaient été cultivées, à la vérité, avec moins d'éclat; mais encore est-ce pendant cette période que Le Brun avait publié, entre plusieurs odes réellement belles, celle qui célèbre l'acte héroïque par lequel le Vengeur échappa à la nécessité d'humilier son pavillon devant le pavillon anglais, et que Chénier avait composé le Chant du Départ. L'esprit de parti ne m'a jamais aveuglé au point de me faire méconnaître dans ces chants vraiment patriotiques des beautés qui les élèvent au niveau des poésies lyriques les plus parfaites.

Dans le but de se réconcilier avec la civilisation, la Convention affectait de relever l'honneur des lettres, soit en réorganisant l'instruction publique sur un plan trop magnifique peut-être, mais qu'il suffisait de restreindre pour le perfectionner; soit en rétablissant sous le nom collectif d'Institut les académies détruites. Le traitement qu'attribuait son décret à chacun des membres de ce corps ne leur donnait pas l'aisance, mais du moins les a-t-il mis à l'abri du besoin.

Le même sentiment l'avait antérieurement portée à venir au secours des littérateurs et des artistes les plus maltraités par la rigueur des temps. Sur le rapport du comité d'instruction publique, dont Chénier fut l'organe, elle avait décrété que des secours seraient accordés à une certaine quantité d'individus dont les noms étaient inscrits au rapport, et en tête desquels se trouvait celui de La Harpe. Je ne sais trop qui me fit porter sur cette liste. Quoique je ne fusse pas plus riche que la plupart des gens qui s'y trouvaient, je ne crus pas devoir accepter ce bienfait, qui au reste était plus mesuré aux besoins qu'au talent, et à la répartition duquel l'esprit de parti avait été absolument étranger[24].