La même impartialité présida à la majorité des choix des membres de l'Institut. Ce n'est certes pas en conséquence de leurs opinions que Delille et Fontanes furent appelés dans la classe de la littérature auprès de Ducis, de Chénier, d'Andrieux et de Le Brun, dit Pindare. Si Marmontel et La Harpe n'y furent pas placés, il ne faut pas en conclure qu'on ait méconnu leurs titres. La loi exige que tout membre de l'Institut réside à Paris: or, Marmontel vivait dans une petite campagne en Normandie: on ne put que le nommer correspondant. Quant à La Harpe, qui, fanatique dans toutes ses opinions, avait pris, comme on l'a dit, la révolution dans une aversion égale à l'amour qu'il lui avait porté dans l'origine, et qui étendait cette aversion sur toutes les institutions dérivées de cette source, le nommer de l'Institut, c'eût été lui offrir l'occasion de refuser d'en être. On ne crut pas devoir lui procurer ce plaisir.
Aucun écrivain plus que La Harpe n'était hostile aux idées nouvelles en général, et au gouvernement en particulier. Sa haine pour eux semblait s'accroître en raison de la tendance qu'ils avaient à se rapprocher d'un système modéré. Il leur faisait une guerre incessable[26] dans ses discours et dans ses écrits. Troquant son bonnet rouge contre un bonnet carré[27], de la chaire à professer convertie en chaire à prêcher, il déclamait en vrai missionnaire contre le développement des opinions à la propagation desquelles il avait si ardemment contribué naguère, et foudroyait de ses éternels anathèmes non seulement la liberté dont il avait été un des plus exagérés apologistes, mais encore cette philosophie dont il avait été un des apôtres les plus fervens.
Les bons esprits rougissaient pour lui de ces contradictions. Ils avaient déploré les emportemens de son zèle ultra-philosophique; ils déploraient ceux de son zèle ultra-religieux. Ne désespérant pas d'être ramenés à un meilleur état de choses par la tendance évidente de la majorité des intérêts, ils s'affligeaient des efforts qu'à l'exemple de certains ambitieux, aux opinions desquels il prêtait la puissance de son talent, tentait cet apostat de la révolution, non pas pour réparer le mal que la révolution avait fait, mais pour rétablir les principes des maux que la révolution avait détruits. Plus ils désiraient l'affermissement du système conciliateur qui avait dicté la constitution de l'an III, plus ils redoutaient les tentatives qu'on faisait pour empêcher qu'il prévalût. Bien qu'il maintînt dans les fonctions législatives deux tiers des membres de la Convention, ce système leur offrait plus de sécurité qu'un renouvellement absolu de la législature; ils craignaient moins les conventionnels, qui avaient des crimes à faire oublier, que les royalistes, qui avaient tant de griefs à venger. En poussant à une restauration, La Harpe leur semblait pousser à une nouvelle terreur. Eux aussi prirent part aux réfutations que lui attirèrent ses homélies, et qui le poursuivirent sous toutes les formes. Et ce n'est pas seulement par les fauteurs de ses anciens écarts qu'il se vit signalé à la risée publique. Je suis à peu près sûr que l'auteur de la pièce qui suit n'était rien moins qu'un révolutionnaire, quoiqu'elle soit d'un homme qui redoutait la contre-révolution, non pour lui toutefois, mais pour la société, si fatiguée par tant de convulsions. Cette pièce est inédite, à ce que je crois.
LA VIE ET LA CONVERSION DU RÉVÉREND PÈRE HILARION.
Capucin, ci-devant Jacobin.
CANTIQUE POUR LA HARPE.
(Air du Cantique de sainte Catherine.)
Approchez-vous pour m'écouter,
Bons Français et bons catholiques,
Sur la harpe je veux chanter,
Du ton de nos pieux cantiques,
La vie et la conversion
Du bienheureux Hilarion.
Comme la tienne, ô mon Jésus!
Sa mère n'était pas pucelle.
Nous naissons tous, du moins au plus,
Avec la tache originelle.
Mais comme toi, quoique petit.
C'était un démon pour l'esprit.
C'était un prodige en raison.
Souvent, dans sa justice extrême,
Il disait avec Salomon,
En réfléchissant sur lui-même:
Ô vanité des vanités!
Tout en nous n'est que vanité!