Pour épuiser tout ce qui nous reste à dire au sujet des attaques livrées par Mme de Genlis à la mémoire de Chénier, nous l'engagerons aussi à s'assurer de la vérité des anecdotes dans lesquelles elle le fait figurer, ou du moins à ne pas les dénaturer en altérant leurs détails, comme elle le fait dans l'anecdote suivante.
«Cette horrible exagération d'une mauvaise action, dit-elle à la suite de l'imputation que nous venons de signaler, donna lieu à une anecdote très-vraie et très-curieuse. La célèbre actrice Mlle Dumesnil existait encore à cette époque; mais elle était très-vieille. M. Chénier, sans l'avoir jamais vue, sans se faire annoncer, se rendit un matin chez elle. Il la trouva dans son lit, et si souffrante quelle ne répondit rien à ce qu'il lui dit d'obligeant. Cependant M. Chénier la conjura de lui dire uniquement un vers, un seul vers d'une tragédie, afin, disait-il, qu'il pût se vanter de l'avoir entendue déclamer. Mlle Dumesnil, faisant un effort sur elle-même, lui adressa ce vers de l'un de ses plus beaux rôles:
«Approchez-vous, Néron, et prenez votre place.»
Mme de Genlis aurait tort de mettre historique au bas de cette histoire. Rien de moins exact que cette version. Le hasard a voulu que j'aie eu connaissance de la visite faite par Chénier à Mlle Dumesnil, le jour même où elle a eu lieu. J'en tiens le récit de Dugazon, qui, avec Mme Vestris, avait servi d'introducteur à Chénier près de la camarade de Lekain. Il en résulte d'abord que Chénier ne se présenta pas seul; il en résulte de plus que si, pressée vivement par lui et par eux de déclamer quelque chose, Mlle Dumesnil, qui les avait reçus avec obligeance, déclama le vers cité par Mme de Genlis, et le déclama avec un accent admirable, ce fut sans aucune intention malveillante. Sa mémoire seule plaça sur ses lèvres ce vers qu'elle récita pour complaire à un poëte illustre, dont elle réclamait en ce moment l'appui, par suite de l'état de détresse où la révolution l'avait jetée. Peut-être aussi Mlle Dumesnil, dans l'isolement où elle vivait, ignorait-elle l'existence des calomnies exhumées aujourd'hui par Mme de Genlis. Enfin, l'espèce d'énergie que supposerait l'intention qu'on lui prête est tout-à-fait incompatible avec la bonté qui faisait le fond de son caractère, bonté que le temps ne fait qu'accroître dans les bons coeurs, et qui est la véritable grâce de la vieillesse.
Tout cela se passait, au reste, pendant que Mme de Genlis habitait Altona. Les nouvelles de France ne lui arrivaient pas là sans avoir été altérées par l'esprit de parti: elle est donc excusable d'avoir cru ces faits quand on les lui a racontés; mais est-elle excusable, quand elle s'est déterminée à les écrire, de les avoir donnés pour véritables, sans s'être assurée s'ils étaient en effet conformes à la vérité?
(Extrait d'une lettre adressée, en 1826, à l'éditeur des oeuvres complètes de M. J. CHÉNIER.)
Je crois compléter cette réfutation en y joignant le discours qui fut prononcé sur la tombe de Chénier; discours qui valut à son auteur les félicitations d'un des complices de la calomnie quotidienne à laquelle on vient de répondre.
«Messieurs,
«Entre les pertes nombreuses que nous avons à déplorer depuis peu de temps, il n'en est pas de plus difficile à réparer que celle qui nous rappelle en ce lieu funèbre. La mort ne saurait frapper au milieu de vous, que les lettres n'aient à gémir, que nous n'ayons à regretter un orateur, un philosophe, un littérateur ou un poëte. Combien ses coups ne sont-ils pas cruels, quand toutes ces douleurs se renouvellent à la fois par la chute d'une seule tête!
«Il est inutile, je crois, de faire devant vous l'énumération des droits de M. de Chénier aux regrets de quiconque aime ou cultive des lettres.