«Doué d'un esprit aussi étendu que délié, d'un jugement aussi pénétrant que juste; doué d'une âme brûlante et de la plus ardente imagination, il excella dans toutes les parties où les succès durables ne s'obtiennent que par la réunion si rare de facultés si diverses.
«La tribune et le théâtre retentissent encore de ses triomphes. La littérature et la philosophie lui sont redevables de plusieurs écrits dictés par la critique la plus judicieuse, par le goût le plus délicat. Aux ouvrages qu'il a publiés, il a dû en ajouter beaucoup d'autres, si l'on en juge par l'insatiable amour qu'il avait pour l'étude, par l'infatigable activité de sa tête, dans laquelle, pendant la maladie qui le travaillait depuis onze ans, sa vie semblait s'être réfugiée.
«Eh! combien n'eût-il pas augmenté le nombre des productions du génie, si la révolution qui l'a saisi dans la fougue de la jeunesse, si nos dissensions civiles, au milieu desquelles un esprit si ardent ne pouvait demeurer neutre, n'étaient venues le disputer à ses travaux littéraires, à l'instant même où il s'y livrait avec cette passion que justifie un premier succès, avec cette impétuosité qui le caractérisa dans toutes les circonstances de sa vie!
«Les questions qui divisaient alors la France, dès long-temps préjugées par la raison, sont décidées aujourd'hui par l'expérience. De trop longs malheurs nous ont fait connaître quel système de gouvernement convenait au génie et aux intérêts de notre nation, entre les systèmes que les partis opposés voulaient ou conserver ou établir dans notre malheureuse patrie.
«Si Chénier erra en politique, il n'erra point en morale. Le parti qu'il embrassa ne fut pas favorable à la monarchie, mais dans ce parti, divisé aussitôt après son déplorable triomphe, Chénier fut du petit nombre des hommes qui osèrent élever la voix en faveur de l'ordre et de l'humanité.
«Des lois et non du sang, s'écriait-il à cette époque où les tables de la loi disparaissaient sous les tables de proscriptions.
«C'était être rebelle alors qu'être raisonnable, et traître que de n'être pas cruel. Chénier fut promis à l'échafaud; mais le coup qui n'eût frappé que lui n'eût pas satisfait la vengeance de ses féroces ennemis. Sa tête ne devait tomber qu'après que son coeur aurait été déchiré par les plus cruelles tortures. Chénier vit la fureur qu'il avait si noblement provoquée s'étendre sur toute sa famille. Son orgueil, que rien jusqu'alors n'avait pu briser, s'humilia devant les bourreaux, et s'humilia en vain. Son frère, dont il admirait les talens, tout en combattant ses principes, tomba sous la hache des décemvirs. N'espérant plus pour son frère, il n'espérait plus que la mort, quand une révolution imprévue mit un terme à la plus sanglante des tyrannies dont l'histoire des hommes ait offert l'exemple.
«Là, ses dangers finissent, mais non pas ses tourmens. Échappé à la hache, Chénier n'échappa point à la calomnie. Des gens que le malheur rendait injustes confondirent dans leur haine tous les membres d'une assemblée qui elle-même avait été décimée par la tyrannie exercée en son nom.
«Chénier fut désigné comme complice d'un meurtre qu'il n'avait pu empêcher, le meurtre de son frère! C'était une consolation, pour des âmes exaspérées, que d'outrager la nature pour trouver un crime de plus dans le parti contraire. On osa ordonner le remords à un coeur déchiré de regrets.
«Si ces regrets, que Chénier exprima depuis en vers si touchans, laissaient encore quelques doutes sur son innocence, s'il était encore besoin de le justifier, après la plus éloquente des justifications, j'ajouterais… mais non: laissons là de froids raisonnemens, qui ne feraient que provoquer des raisonnemens plus froids encore. Un seul fait en dira plus que tout ce qu'on a dit, que tout ce qu'on pourrait dire.