«Regrettons-le, Messieurs, pour notre gloire plus encore que pour la sienne! Il avait fait assez pour lui; mais il pouvait faire encore plus pour nous. Regrettons-le particulièrement, nous qui sommes entrés dans l'une des carrières que cet homme, dont tant d'aptitudes diverses ont multiplié l'existence, a si glorieusement parcourues! regrettons-le parce qu'il s'y montra supérieur à nous! regrettons-le parce qu'il pouvait s'y montrer supérieur à lui-même!
«Après une vie orageuse, qu'il dorme en paix dans cette enceinte
que notre choix a indiquée pour notre dernière réunion! que la
terre lui soit légère! que nos adieux, que nos regrets lui portent
la consolation jusque dans ce froid asile où toutes les passions
viennent s'éteindre, jusque sous la pierre funèbre contre laquelle
toutes les haines doivent se briser! que les calomniateurs surtout
s'en écartent et respectent le sommeil de leur victime! Que dis-je?
Eh! que lui importent désormais la calomnie et ses clameurs! La
voix de la calomnie peut-elle s'élever au-dessus de la grossière
atmosphère qui environne cette terre de douleurs? le peut-elle
atteindre jusque dans ces régions célestes, où, dans le sein du
Dieu de Fénélon, votre collègue oublie les injustices des hommes
entre la mère qu'il a tant chérie et le frère qu'il a tant pleuré?»
]
[6: Cette pièce (Epicharis) dont le plan n'est pas exempt de défauts. C'est sur le premier acte d'Epicharis que porte particulièrement cette critique. Est-il bien vraisemblable que dans le lieu et au moment même où se passe l'orgie, est-il bien vraisemblable que dans ces jardins remplis des familiers de Néron et où se trouve Néron lui-même, Epicharis exhale à haute voix l'indignation et les résolutions que lui inspirent les scènes dont elle est entourée? Ne doit-elle pas craindre d'être entendue par le premier individu que le hasard amènera dans le bosquet obscur où elle déclame? Ne doit-elle pas craindre d'être entendue par quelque courtisan de l'empereur ou par l'empereur lui-même? Qu'elle sorte indignée de ce lieu d'ivresse et de prostitution, et que hors de là elle fasse part à son intime amie de tous les sentimens qu'elle en rapporte, c'est dans l'ordre. Mais qu'elle s'explique sur tout cela dans ce lieu même, cela n'est-il pas contre toute raison? Une femme outragée peut manquer de prudence, mais non pas une femme qui conspire. L'intérêt de la réussite ne la force-t-elle pas à quelque circonspection?
Une faute plus grande encore est celle qui se trouve dans la scène suivante. Révolté des tableaux étalés sous ses yeux par tous les genres de débauche, Pison a résolu de mettre un terme à l'avilissement de Rome; il médite la mort du monstre qui ensanglante et qui souille le trône du monde; et dans un monologue où il révèle toute son indignation, il s'exprime ainsi:
J'ai médité long-temps la perte de Néron;
Nommé consul, il faut que mon bras l'exécute:
Le jour de mes honneurs doit l'être de sa chute.
Oui, d'un plus long repos j'aurais trop à rougir,
Citoyen je souffrais, consul je dois agir.
Cherchons des conjurés: rien enfin ne m'arrête.
EPICHARIS, sortant du bosquet où elle s'est cachée à l'arrivée de Pison.
Je viens vous en offrir un dont la main est prête;
et le dernier vers du monologue de Pison provoque le dialogue qui s'établit entre le consul et cette héroïne. Cela est-il admissible? Ce monologue, Epicharis a-t-elle dû l'entendre? Un monologue est-il autre chose qu'un artifice à l'aide duquel le poëte met le public dans la confidence des secrètes pensées du personnage en scène? Rien de plus naturel que les résolutions inspirées à Pison par les circonstances; elles doivent être l'objet de ses méditations. Mais ces méditations sont silencieuses, et personne ne doit entendre ces paroles qu'en réalité Pison ne prononce pas: et c'est pourtant sur ces mots, cherchons des conjurés que se noue la conspiration!
Il est fâcheux que cet acte, recommandable d'ailleurs par de brillans détails, n'ait pas été combiné avec plus de justesse. Au reste, ces défauts, je le répète, sont amplement compensés par les beautés dont abondent les actes suivans et surtout le cinquième qui n'avait pas de modèle au théâtre.
Je me plais à croire qu'on ne prendra pas le change sur la nature de l'intérêt qui dicta ces critiques, dont la franchise garantit la sincérité des éloges qu'elles accompagnent.]