L'on imagine bien que ma première soirée libre fut donnée au théâtre; j'allai à celui della Scala. Ce vaste monument n'était éclairé ni au dehors, ni au dedans: entré là presque à tâtons, je me crus d'abord dans une caverne, dans la beaume de Roland; mais lorsque enfin mes yeux, familiarisés avec ces demi-ténèbres, purent distinguer les objets, je reconnus que j'étais au milieu d'un immense colombier, dans les parois duquel sont pratiqués des trous disposés comme ceux qui reçoivent les nids des pigeons. Telle est en moi l'idée qu'éveilla le premier aspect des salles d'Italie, où les loges, loin de se détacher en saillie, comme dans nos théâtres, sont creusées dans le mur comme des fenêtres sans balcons.
Disposées ainsi pour la plus grande commodité des propriétaires, qui seuls en ont la clef, ces loges sont de véritables appartemens où leur société se rassemble pour causer, pour jouer, pour faire pis ou mieux, sous la protection d'un rideau qui ne s'ouvre qu'au tintement de la sonnette annonçant la scène ou l'air favori: le morceau fini, le rideau se referme. Le spectacle est là ce dont les spectateurs s'occupent le moins.
S'il rend la salle extrêmement triste, ce système, qui rend les loges extrêmement gaies, a de plus l'avantage de jeter aussi une grande gaieté sur le théâtre: en raison de ce que la salle est plus sombre, la scène paraît plus éclairée, ce qui n'est pas peu favorable à l'effet des décorations. Les loges à Milan ne font pas, comme à Paris, spectacle pour le parterre; mais le spectacle de la scène en est plus parfait: favorable à tous les intérêts, cette quasi-obscurité sert ceux qui viennent là pour voir comme ceux qui viennent pour n'y être pas vus.
Le répertoire, comme on sait, ne varie pas en Italie ainsi qu'il varie en France. Les salles y sont successivement occupées pour quelques semaines par diverses troupes. Chacune arrive là avec son opéra, qui, pendant la durée de son bail, occupe exclusivement le théâtre: tous les soirs, c'est la même pièce jouée par les mêmes acteurs. J'en pris mon parti. Alors on jouait un opéra-buffa de Paësiello et un ballet héroïque en deux actes, comme le drame; mais concurremment et non pas successivement, c'est-à-dire qu'un acte de l'opéra était suivi d'un acte du ballet. Ainsi, les aventures tragiques d'Éponine et de Sabinus servaient d'intermède à la Pietra simpatica, bouffonnerie dans laquelle il était enchevêtré. Je laisse à penser quel effet produisait un pareil salmis! Les Italiens s'en accommodaient; je fis comme eux.
De retour à Montebello, j'y trouvai compagnie nombreuse. Plusieurs négociations étaient ouvertes: l'une avec l'Autriche pour convertir en paix définitive le traité de Léoben, l'autre avec le gouvernement de Venise, qui implorait la protection de la France contre sa populace révoltée.
Les députés vénitiens étaient les sénateurs Pisani et Mocenigo. La réponse du général français ne se fit pas attendre. Baraguey-d'Hilliers, dont la division, campée en-deçà des lagunes, interceptait les communications de Venise avec la terre ferme, reçut, après huit jours de blocus, ordre d'entrer dans cette grande ville pour y rétablir la tranquillité, et le sénat lui fournit les embarcations qui transportèrent la première armée étrangère qui soit entrée dans cette ville imprenable. C'est à la sollicitation de l'aristocratie que fut prise cette mesure qui détruisit à jamais la domination de l'aristocratie la plus puissante qui ait existé.
Ces patriciens avaient quelque peu rabattu de leur fierté. Le doge de Gênes ne s'est pas montré plus modeste devant Louis-le-Grand qu'eux devant ce petit caporal que le nom de grand attendait aussi.
Les négociations ne se terminèrent pas aussi lestement à beaucoup près avec l'Autriche qu'avec Venise. Il est douteux même qu'elles fussent déjà ouvertes. Le marquis del Gallo, qui, bien que ministre de la cour de Naples, était envoyé au quartier-général français comme ministre de la cour de Vienne, attendait les plénipotentiaires autrichiens qui devaient lui être adjoints. Tête à tête pour lors avec Clarke qui, sous le titre de général, avait été envoyé en Italie pour y remplir une mission qui n'était rien moins que militaire, ce marquis faisait de la diplomatie provisoire, et pelotait, comme on dit, en attendant partie.
Le marquis del Gallo était un homme beaucoup plus sage que la protectrice qui l'avait mis en crédit auprès de l'empereur François II, que la reine Caroline. Son esprit modéré et conciliant perçait dans toutes ses habitudes; il plaisait évidemment au général Bonaparte, dans la société duquel il introduisait des manières qui contrastaient tant soit peu avec celles du quartier-général, mais qui pour cela peut-être n'en plaisaient que plus à Bonaparte et à Joséphine, à qui elles rappelaient celles de Versailles.
On en essayait déjà des imitations à Montebello. «Si vous aimez la chasse, me dit le général en me revoyant, vous pourrez demain prendre ici ce plaisir.» Je croyais qu'il entendait par-là qu'armé d'un fusil et conduit par un garde, il me serait permis de battre la plaine, où la Providence avait probablement conservé quelques lièvres. Pas du tout. C'est d'une chasse au sanglier qu'il s'agissait, chasse organisée par Berthier, qui, ainsi que moi, avait passé sa première jeunesse à Versailles et en conservait les goûts. N'étant pas équipé pour un pareil exploit, je préférai passer la matinée au château avec les dames, et je fis bien; car ces veneurs qui, faute de sanglier, avaient lancé un cochon noir, furent à leur retour l'objet de la raillerie du général, qui n'y allait pas de main-morte quand il s'y mettait. Il y en eut pour toute la soirée.