Les trois jours que je passai là ne furent qu'une répétition de celui dont j'ai rendu compte. Même vide entre les deux repas; même moyen pour échapper à l'ennui et à l'oisiveté. Quelquefois, je dois le dire, je rencontrais pourtant à qui parler dans le salon de service. J'y trouvai tantôt Eugène, tantôt Marmont, tantôt aussi le général Clarke.

Deux mots sur l'attitude de ce dernier auprès du général en chef de l'armée d'Italie. Envoyé en apparence comme négociateur aux conférences qui allaient s'ouvrir, il n'y devait être en réalité qu'un observateur chargé de surveiller un général devenu suspect aux directeurs par une ambition qui s'appuyait sur tant de victoires; il était même autorisé à s'assurer de sa personne si cela était possible. Il fut deviné dès son arrivée. Reconnaissant bientôt qu'il avait affaire à plus fin comme à plus fort que lui, Clarke aima mieux faire pacte avec un homme aussi supérieur, que s'obstiner dans une lutte inutile; et comme il a fait dans une circonstance plus récente, il se donna tout entier à celui contre lequel il devait opérer. Il faut qu'il ait joué ce double rôle avec bien de l'habileté; car quoique cette transaction ne fut ignorée de personne en Italie, le Directoire ne le révoqua pas d'abord. N'en pourrait-on pas conclure qu'il trompait également les persécuteurs et le persécuté?

Quoi qu'il en soit, il avait pris le parti le plus conforme à ses intérêts. Bientôt il en eut la preuve. Bonaparte n'abandonna jamais l'homme qui s'était donné à lui; il le maintint dans ses fonctions en dépit du gouvernement, qui après le 18 fructidor l'avait rappelé à Paris; et après le 18 brumaire, il l'éleva de fonctions en fonctions à celles de ministre, et de dignités en dignités à celle de duc. Au reste, ces faveurs étaient justifiées par la capacité, le dévouement et l'assiduité laborieuse de l'administrateur à qui le souverain les accorda. À l'exception du bâton de maréchal, qu'il ne tint pas de la reconnaissance impériale, Clarke ne dut qu'à des services honorables les honneurs dont il fut comblé.

Loin d'avoir alors les airs de suffisance qu'il prit à mesure qu'il s'éleva, il était d'humeur prévenante et facile. Sa conversation, aimable et instructive à la fois, abondait en observations judicieuses, en anecdotes piquantes. Il avait le ton de la meilleure compagnie; ses manières étaient nobles sans affectation, et s'accordaient parfaitement avec sa belle figure.

Je ne dirai pas la même chose des manières de toutes les personnes qui approchaient le général Bonaparte. Se composant sur lui, plus d'un de ses aides de camp affectaient des airs de gravité qui contrastaient assez singulièrement avec des figures de vingt-cinq ou vingt-six ans. Leclerc, ainsi que je l'ai dit, n'était pas exempt de ce petit travers. C'était aussi celui de Marmont. Un mot sur lui.

Ce n'est pas à beaucoup près un homme sans mérite que Marmont; mais si grand que soit ce mérite, il est bien loin de celui qu'il s'attribue, opinion au reste que les éloges dont Napoléon était si prodigue dans ses bulletins, envers les militaires qu'il aimait, n'ont pas peu contribué à fortifier. Que de jugement ne faut-il pas à un homme vanté par un tel homme, pour ne pas se croire le premier après lui! Et quand à beaucoup de présomption il joint un esprit essentiellement faux, dans quels écarts peut-il ne pas donner? Rassasié d'honneurs, de richesses, mais non de gloire, Marmont se crut un moment appelé à sauver la France. De là ses fautes. Il crut, en sacrifiant à ce grand intérêt la fortune de son ami, de son bienfaiteur, de son maître, faire un acte héroïque. Son coeur paie depuis 1814 les torts de son esprit, et les paie d'autant plus chèrement, qu'il n'est rien moins qu'insensible à l'opinion publique. Que n'a-t-il pas fait pour la reconquérir? Mais le sort qui, dans ses persécutions comme dans ses faveurs, semble se complaire à accabler les objets de sa préférence, a tout fait tourner contre lui. Poursuivi par une espèce de fatalité, éternellement compromis dans les événemens par la position que son faux esprit lui a faite, et non moins accusé par le parti des Bourbons que par le parti qu'il leur a sacrifié, Marmont doit être un des hommes les plus malheureux qui existent, un des hommes les plus malheureux qui aient existé.

Simple aide de camp de son beau-père, Eugène alors n'était plus un enfant, mais ce n'était pas encore un homme. Des qualités qui depuis lui ont acquis une si haute place dans l'estime du prince et dans celle du public, sa bravoure et sa loyauté sont les seules qui se fussent déjà développées.

Chargé d'une mission auprès du sénat de Venise, Junot, dont j'occupais la chambre, était alors en course ainsi que Lavalette qui, je crois, remplissait dans l'intérêt de Bonaparte, auprès du Directoire, une mission assez semblable à celle dont Clarke avait été chargé par le Directoire auprès de Bonaparte.

Dans ce dénombrement n'oublions pas le citoyen Bourrienne. Des habitués du quartier-général, c'est celui qu'on y rencontrait le moins souvent, quoiqu'il n'en sortît jamais. Habituellement retenu dans le cabinet par ses fonctions de secrétaire particulier, il ne se montrait guère qu'aux heures des repas et de la promenade. À la manière dont son chef le traitait, il était évident qu'on ne considérait pas uniquement en lui l'ami de collège. Intelligent, actif, infatigable, saisissant sur un mot la pensée d'un homme en qui les pensées se succédaient avec une incroyable rapidité, et la traduisant en une ligne, Bourrienne avait incontestablement une partie des rares qualités qu'exigeaient les fonctions de secrétaire auprès d'un génie qui ne se reposait jamais; et il est probable que Bonaparte, qui tenait tant à ses vieux amis, ou chez qui l'habitude avait la force de l'affection, ne s'en serait jamais séparé, s'il eût cru pouvoir le maintenir dans une place qui exigeait tous les genres d'intégrité.

Dans mes conversations avec les uns et les autres, j'eus occasion de recueillir encore sur le conquérant de l'Italie quelques unes de ces anecdotes caractéristiques qui prouvent qu'il n'était pas moins homme d'esprit qu'homme de génie. Telle est l'allocution qu'il adressait à son armée, quand du haut des Alpes il lui montrait les campagnes du Piémont: «Soldats, vous manquez de tout; les magasins de l'ennemi sont là: marchons.»