Tel est aussi le trait suivant: L'armée avait déjà remporté plusieurs victoires, mais elles n'avaient pas été aussi productives que l'exigeaient ses besoins. On n'avait pas pu encore renouveler l'habillement. Dans une revue que passait le général en chef, un grenadier sort des rangs, et lui montre avec humeur son habit qui tombait en lambeaux. Qu'y faire? Lui accorder sa demande, c'était en provoquer une multitude de la même nature, et l'on n'avait pas de drap. Le général ne voulait cependant pas renvoyer ce soldat mécontent. «Citoyen, dit-il d'un ton assez dur au commissaire des guerres qui l'accompagnait, peut-on laisser la troupe dans cet état? Un habit à ce brave et à tous ceux de ses camarades qui en demanderont.» Le soldat de porter la main au chapeau, et la troupe de crier: Vive le petit caporal! Le commissaire des guerres était déjà fort embarrassé, quand le petit caporal rappelle notre homme. «Dis-moi donc, lui dit-il, avec ton habit neuf, toi qui viens de faire la campagne, ne crains-tu pas d'avoir l'air d'une recrue?—Diable! répond le soldat, je n'y pensais pas. Que le commissaire garde son habit neuf; je ne veux pas avoir l'air d'une recrue.» Pas un soldat ne voulut d'habits neufs.

Cette dénomination de petit caporal lui avait été donnée par l'armée. En usant avec lui comme l'autorité en use avec tout soldat qui se distingue, l'armée, à chaque victoire nouvelle, l'élevait à un grade dans les grades inférieurs, s'entend. Le titre de caporal, qu'il reçut, je crois, après la bataille de Montenotte, est toutefois celui par lequel il fut toujours désigné, dans les camps, quoi qu'il soit parvenu un peu plus haut.

Si j'en crois une note qui m'a été donnée par un Anglais fort instruit, à qui nous devons une traduction des Réminiscences d'Horace Walpole, l'armée anglaise en avait usé de même envers Marlborough; elle désignait aussi par le titre de caporal le vainqueur de Blenheim.

Les soldats de Bonaparte étaient à la hauteur de leur général; la passion dont il était dévoré les animait.

«Tu veux de la gloire, eh bien! nous t'en donnerons», lui dit un jour de bataille, dans un langage moins châtié qu'énergique, un grenadier qui parlait pour tous ses camarades; c'était à Castiglione. Ils tinrent parole.

Bonaparte rapportait tout à la tactique et à la politique. Il y ramenait insensiblement toutes les conversations, sur quelque sujet qu'elles se fussent engagées. Il y rattachait jusqu'aux contes qu'il improvisait. Un jour après dîner, les convives étant réunis dans le salon: «Il faut, dit-il, que chacun conte son histoire. À vous à commencer, M. de Gallo.» M. de Gallo de s'excuser. Ce plénipotentiaire n'avait pas à beaucoup près, quant à cet article du moins, la facilité d'esprit de M. de Cobentzel qui lui fut postérieurement adjoint. «Eh bien! puisque vous ne voulez pas nous dire une histoire, je vous ferai un conte;» et devant ce ministre chamarré de cordons et chargé de la négociation la plus grave, le voilà improvisant une allégorie sur la futilité des intérêts humains, sur le néant des grandeurs, sur la vanité des décorations.

Il comparait la vie à un pont jeté sur un fleuve rapide: des voyageurs le traversent, les uns à pas lents, les autres au pas de course; ceux-ci en ligne droite, ceux-là en serpentant; les uns, les bras ballans, s'arrêtent pour dormir ou pour voir couler l'eau; les autres, sans prendre de repos et chargés de fardeaux, se fatiguent à poursuivre des bulles de savon, des bulles de toutes les couleurs, que du haut de tréteaux richement décorés des charlatans enflent et lancent dans le vide, et qui s'évanouissent en salissant la main qui les saisit. L'objet de cette satire, dont la malice était encore relevée par une foule de traits mordans, n'échappa à personne, car personne ne souriait, excepté M. de Gallo, ce qui prouve que, bien qu'il ne sût pas plaisanter, ce diplomate savait entendre la plaisanterie.

Cela est plaisant; mais n'est-il pas plaisant aussi que l'auteur de ce conte-là, quelques années après, ait enflé lui-même tant de bulles qui s'échangèrent contre toutes les bulles dont il se moquait alors?

Il fit bien; au reste, comme souverain, de tirer parti d'un moyen qu'il dédaignait comme philosophe. Ces bulles-là sont, après tout, une monnaie avec laquelle le prince peut payer de grands services: pourquoi n'en userait-il pas, puisque tant de bonnes gens s'en contentent? Mais qu'il se garde bien de la prodiguer, car il en est de cette monnaie comme d'un papier mis en circulation: pour qu'elle conserve sa valeur, il ne faut pas trop la multiplier.

Mon tour vint. Je craignais de me jeter dans les difficultés de l'improvisation: le général m'en sauva en me demandant des vers. Ma mémoire était bonne alors; c'était un livre toujours ouvert où je pouvais puiser à loisir: le récit d'un combat entre les Parthes et les Romains me parut convenir plus que tout autre chose à la circonstance. On l'accueillit favorablement; le général lui-même ne lui refusa pas des éloges. Mais, avec lui, aux complimens succédaient toujours les critiques: j'étais loin de prévoir les siennes.