Avant d'en venir là, et dans le dessein de forcer les chrétiens à apostasier, Maximin ordonna un jour des sacrifices extraordinaires auxquels ses sujets eurent ordre d'assister sous peine de mort: lui-même, dans le temple de Sérapis, présidait à cette solennité. C'est à cette occasion que Catherine, qui a trois fois argumenté contre cet empereur, eut avec lui son premier colloque. Elle entreprit de lui prouver la supériorité du christianisme sur le paganisme. Maximin n'était pas un docteur. Fils d'un pâtre et pâtre lui-même, et puis soldat, il n'avait appris ni dans les étables, ni dans les camps, à raisonner in modo et figura. Mais comme il avait des gens qui pensaient ou parlaient pour lui, il mit Catherine aux prises avec eux. Ces théologiens suivant la cour n'étaient pas moins de cinquante. La jeune fille leur fit tête. Un ange était venu lui promettre la victoire; elle fut complète. Appuyée de l'autorité de Socrate, de Platon, d'Aristote et de la Sibylle, Catherine démontra si évidemment l'excellence du christianisme, que le doyen de la faculté s'avoua battu, et, qui plus est, converti. Les quarante-neuf autres docteurs s'étant rangés de l'avis du doyen, Maximin les fit tous jeter au feu; manière de répondre qui fut long-temps en usage. Le bûcher respecta le corps des docteurs après leur mort. C'est un miracle, sans doute. Un miracle qui les eut sauvés eût été encore plus concluant pour leur cause. L'auteur de la légende aurait bien dû y penser. Mais pense-t-on à tout?
Catherine avait proposé à l'empereur de se faire chrétien, si elle mettait les docteurs a quia, et l'empereur avait trouvé sa proposition fort impertinente; l'argumentatrice ne fut pourtant pas comprise dans l'auto-da-fé. Tout colère qu'il était, Maximin, de complexion fort amoureuse, s'était pris de belle passion pour elle pendant le colloque, disant comme Pyrrhus:
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.
Il proposa à Catherine de la prendre sur l'heure pour femme, quoiqu'il fût marié, et que les lois romaines, dont la sagesse autorisait le divorce, ne permissent pas la bigamie. Mais, ainsi que l'a prouvé le général Sarrazin[31], cela n'arrête pas un grand capitaine. Catherine qui, comme on l'a vu, était mariée aussi de son côté, rejeta la proposition de l'empereur. Celui-ci, pour l'attendrir, la livra aux bourreaux. La vierge, étendue sur le chevalet qui lui disloqua tous les membres, fut fouettée jusqu'au sang pendant deux heures avec des scorpions[32], et puis jetée dans un cul de basse-fosse, pour y mourir de faim. Cela fait, César, pour se distraire, alla faire un tour dans ses provinces.
Cependant sa femme, l'impératrice Faustine, eut une vision. Catherine la faisait asseoir auprès d'elle, et lui mettant une couronne sur la tête, elle lui disait: Auguste, c'est mon époux qui vous donne cette couronne. Auguste voulut voir l'épouse de celui qui lui faisait ce cadeau-là, et pria Porphyre, capitaine de la garde impériale, de lui procurer ce plaisir. Porphyre le lui procura. Il l'introduisit auprès de Catherine, qui de ce cul de basse-fosse où elle avait été jetée toute rompue, tout écorchée, et où elle n'avait ni bu ni mangé, était sortie plus fraîche et plus grasse que jamais! En reconnaissance de tant de politesse, elle promit à l'impératrice et au capitaine, que ses paroles avaient convertis, qu'ils mourraient sous trois jours; ce qui arriva. Maximin, apprenant cette conversion, ne laissa pas échapper une si belle occasion de se mettre en règle. L'impératrice et le capitaine sont envoyés au martyre.
Une fois veuf, César comptait trouver moins de scrupules dans Catherine: mais elle n'était pas veuve, elle. Rien n'ayant pu ébranler sa fidélité, César, dans un mouvement d'humeur, lui fit couper la tête.
Ce ne fut qu'à la suite de leur troisième colloque qu'il lui donna cette preuve de passion. Le second colloque, qui avait eu lieu immédiatement après le retour de cet empereur, et dans lequel il avait réitéré à Catherine l'offre de partager la couche impériale, avait eu aussi d'assez tristes conséquences. Maximin, qui ne négligeait rien pour en venir à ses fins, avait fait passer Catherine par les oubliettes; mais les roues, armées de rasoirs et de dards, l'eurent à peine touchée, que se brisant contre le corps qu'elles devaient déchirer, elles allèrent tuer de leurs éclats les bourreaux en épargnant l'empereur, dont ces pauvres gens exécutaient les ordres, ce qui, juridiquement parlant, laisse aussi quelque chose à désirer en ce miracle, à moins qu'il n'ait eu pour but de prouver ce grand principe, que l'inviolabilité du prince ne marche pas sans la responsabilité des ministres.
Catherine avait à peine dix-neuf ans lorsqu'elle se signalait par tant de merveilles. C'est le 25 décembre 307 qu'elle alla rejoindre son céleste époux. Elle ne fut pas plutôt à la noce, que les anges transportèrent son corps au mont Sinaï, où il fut retrouvé entier six cents ans après. Il y allaient de temps en temps faire de la musique, ainsi que l'attestent les chevaliers ou les moines qui se sont voués à la garde de cette sainte relique.
Quelques circonstances de cette fable peuvent être vraies. Maximin fut, dit-on, épris d'une Égyptienne remarquable par sa science et par sa beauté; mais cette femme se nommait Dorothée. Dans Dorothée trouver Catherine, c'est trouver Platon dans Scaramouche, mais la crédulité n'y regarde pas de si près.
Quoi qu'il en soit, sainte Catherine a trouvé beaucoup de dévots. Saint Louis, qui avait fait connaissance avec elle en terre sainte, l'honorait d'un culte particulier. Jeanne d'Arc avait aussi beaucoup de foi dans ses reliques. C'est avec une épée prise dans une église consacrée à cette vierge, l'église de Fierbois, et à l'aide de ses conseils, que la Pucelle, chassant les Anglais devant elle, rétablit Charles VII sur le trône, et le fit oindre au maître-autel de Reims.