«Après le déjeuner, vous aurez vos instructions», me dit le général. Je ne les avais pas encore à l'heure du dîner, pas même encore à l'heure du coucher. À une heure après minuit, enfin, le général me fait réveiller dans le salon, où je m'étais endormi:—«Rendez-vous à Venise au plus vite; là vous trouverez le général Gentili, qui dirige les apprêts d'une expédition destinée à prendre possession de Corfou et des îles Ioniennes. Vous suivrez cette expédition en qualité de commissaire du gouvernement, et avec le rang et le traitement de chef de brigade. Vous organiserez, de concert avec le général, le gouvernement et l'administration de ces colonies, sur lesquelles vous aurez la haute-main pour tout ce qui concerne le civil. Vous entretiendrez avec moi une correspondance, qui non seulement roulera sur vos opérations, mais sur tout ce qui vous paraîtra digne de remarque. Vous vous entendrez de tout avec Gentili. C'est un brave homme, que Gentili, un brave Corse! C'est un élève, un ami de Paoli. S'il y a des coups de fusil à recevoir, il y courra le premier et en reviendra le dernier. Le bruit du canon ne l'inquiète guère, car il est sourd à ne pas l'entendre. C'est de plus un homme des moeurs les plus douces: vous êtes faits pour vous convenir.

«Voilà ce que je voulais vous dire. Les instructions que Bourrienne va vous remettre en sont le sommaire[3]. Il vous remettra aussi un mandat sur Haller, que vous irez voir à Milan, et qui vous paiera vos frais de route. Partez à l'instant même: vous devriez déjà être parti.»

Comment partir? La personne qui m'avait amené était retournée à la ville. Je me trouvais sans voiture. Par bonheur se trouvait là Joseph Bonaparte qui, obligeant pour tout le monde, fut de tout temps si bon pour moi. Il mit à ma disposition une bastardelle qui lui appartenait, en m'indiquant à Fusine une auberge où je pourrais la laisser en dépôt. Il y avait toujours une poste près du quartier-général. On attèle, et je pars.

Je restai à Milan plus long-temps que je ne le croyais. Voici pourquoi. Bien que les matières de la monnaie ne manquassent pas au trésor de l'armée, la monnaie y manquait quelquefois. Mais comme on y tenait en réserve les objets d'or et d'argent que les agens militaires répandus dans les pays conquis recueillaient dans les églises et dans les couvens, et qu'on possédait les coins de la monnaie autrichienne, on convertissait aisément en numéraire, proportionnément au besoin, les matières qu'une pieuse magnificence avait dérobées à la circulation; et les produits de la guerre subvenaient aux dépenses de la guerre. La fabrication n'étant pas ce jour-là aussi rapide que la consommation, il me fallut attendre quelques heures.

C'est avec des talaris frappés le matin que le soir je payai la poste. Je la payais largement, trop largement même par suite de l'ignorance où j'étais du rapport des monnaies italiennes avec la monnaie française. Le maître de poste de Crémone m'en avertit, quoique mon erreur ne dût pas tourner à son détriment à beaucoup près. Cet avis me fut d'autant plus utile que voyageant seul, absolument seul, j'eusse pu continuer long-temps à semer ainsi mon argent en Italie, comme jadis le semaient en France certains Anglais qui se montraient généreux par pure inadvertance.

Que de glorieux souvenirs réveillait en moi la route que je parcourais! elle était semée de victoires. Tout pressé que j'étais, je n'avais voulu traverser qu'au petit pas ce pont de Lodi que sous la mitraille autrichienne nos bataillons avaient traversé au pas de charge et sans tirer un coup de fusil. L'Adda est fort large en cet endroit. Qui n'a pas mesuré des yeux ce passage étroit et long que défendaient trente pièces de canon dont le feu était soutenu par celui de dix mille hommes, n'a pas une juste idée de la valeur des troupes qui l'ont emporté.

Mantoue aussi était environnée de la gloire française. Sous ces murs assiégés et conquis par notre armée, se livrèrent les batailles de Saint-Georges et de la Favorite qui lui en ouvrirent l'accès.

Je ne sortis pas de Mantoue sans avoir visité le palais du T, palais moins remarquable par la singularité de son plan tracé d'après la figure de la lettre T, que par les fresques dont Jules Romain l'a décoré. Ces peintures sont toutes de proportions gigantesques. Ici c'est Polyphème qui, assis sur un rocher, module des airs sur la flûte aux sept tuyaux. Là ce sont les Titans entassant Pélion sur Pélion, Ossa sur Ossa, pour escalader l'Olympe au plus haut duquel Jupiter fait briller et retentir la foudre qui va les renverser. Cette scène qui, du sol au sommet de sa voûte, recouvre en totalité les parois d'un vaste salon, est d'un formidable effet. On craint d'être écrasé sous les masses soulevées par les fils de la terre; on craint d'être anéanti par les traits que va lancer le maître des dieux.

En traversant la contrée,

Tardis ingens ubi flexibus errat
Mincius, et tenera prætexit arundine ripas,