Georg., lib. III.

je ne vis pas le vaste lac formé par les épanchements du Mincio, et les flexibles roseaux dont ses rives sont revêtues, sans penser au poëte né sur ce rivage, sans penser au plus parfait des poëtes. Je regrettai de ne pas pouvoir me détourner pour aller en pèlerinage au monument élevé sur les ruines d'Andès par le général Miolis à la gloire de Virgile et à la sienne conséquemment.

À Vérone je retrouvai Regnauld. J'y retrouvai aussi un homme que la Providence semblait avoir envoyé là tout exprès pour moi, un homme qui joignait aux connaissances les plus étendues en littérature ancienne et moderne la science des finances et de l'administration dans lesquelles, à parler franchement, j'étais absolument novice. Je l'avais vu souvent à Paris chez des amis communs; et j'avais été à même de l'apprécier. Il était venu chercher de l'emploi en Italie, et n'en avait pas encore trouvé. Je lui proposai de m'accompagner dans ma mission, moins comme secrétaire que comme ami. Il me promit de venir me rejoindre à Venise et m'a tenu parole. Ce n'est pas ce qui m'est arrivé de moins heureux dans mon voyage. Il s'appelait Digeon, nom honoré dans l'Université où j'ai réussi à le faire entrer lors de son organisation.

Trop pressé pour visiter les monumens de Vérone, je remis la chose à mon retour. J'en usai de même à Vicence que je n'admirai qu'en passant, à Padoue que je traversai de nuit, et je poursuivis sans m'arrêter mon chemin jusqu'à Fusine, le point de la terre ferme le plus rapproché des lagunes, et d'où Venise vous apparaît au milieu de l'Adriatique, comme une garenne au milieu des plaines de la Beauce ou de la Brie.

Après avoir fait remiser la voiture de Joseph Bonaparte à l'auberge indiquée, je me jette dans une gondole qu'à sa forme et à sa couleur j'eusse prise pour un cercueil, et me voilà voguant à Venise.

L'aspect de cette ville, que semble porter la mer, devient plus étonnant à mesure qu'on s'en approche. Environné par les flots qui viennent battre contre sa ceinture de pierre, ce groupe d'îles sans rivages et sans végétation, sur lesquels domine une forêt de clochers, ressemble assez à une flotte à l'ancre, pour qui voit Venise des lagunes. Pour qui la parcourt, c'est un spectacle encore plus merveilleux que cette agglomération de palais de marbre et de monumens magnifiques, entre lesquels fourmille une population si active, et cela sur des bancs de gravier qui long-temps ne furent disputés aux oiseaux de mer que par quelques misérables pécheurs.

All' Adria in seno
Un popolo d'Eroi saduna, e cangia
In asilo di pace
L'instabile elemento.
Con cento ponti e cento
Le sparse isole unisce:
Colle moli impedisce
All' Ocean la libertà dell' onde.
E intanto su le sponde
Stupido resta il pellegrin, che vede
Di marmi adorne, e gravi
Sorger le mura, ove ondeggiar le navi.

Métastase, Ezio, att. I°.

Entré dans le grand canal, comme je n'avais pas d'auberge de prédilection, je me laissais conduire par le gondolier à celle qu'il affectionnait, à celle où descendit Théodore, di corsica il re posticio, et où Candide soupa avec six têtes découronnées, à l'Aigle impériale enfin, quand du fond d'une gondole qui nous croise je m'entends appeler par mon nom.

C'était un associé de Lenoir, un de mes amis de Marseille. Le croyant occupé d'affaires à Milan, où je l'avais retrouvé, je ne fus pas peu surpris de le rencontrer à Venise: il y était arrivé la veille. Comme il était attaché à une des administrations de l'armée, on lui avait assigné un logement au palais Justiniani. «Ne nous séparons pas, me dit-il; je suis là chez un bon abbé à qui je ne cause pas grand embarras. Il ne refusera pas de mettre à notre disposition une chambre de plus dans ce vaste édifice dont il n'occupe pas le quart, et où on pourrait lui envoyer des hôtes plus incommodes que nous.» En effet, il n'acceptait là que l'hospitalité nue. Quelques instances qu'on lui eût faites, il avait refusé d'y prendre autre chose qu'un verre de vin de Chypre.