Organisation de l'administration de Corfou.—Émeutes, conspirations.—Pourquoi formées; comment déjouées.

Corfou se trouvait soustraite au joug de cette odieuse aristocratie; mais quel gouvernement substituer à celui des exacteurs vénitiens? En se laissant aller à l'impulsion de la révolution, on pouvait la placer sous une autre tyrannie, sous celle de la démagogie. Pour éviter cet inconvénient, le mieux était de faire pour les îles ce que le général Bonaparte avait fait pour la métropole, où l'autorité municipale avait remplacé celle du sénat, mais n'avait, en réalité, que l'administration de la ville où le général français gouvernait.

Il fut donc convenu qu'une municipalité serait formée à Corfou, à l'instar de celle de Venise, et qu'elle se composerait de citoyens domiciliés dans l'île, et connus par leurs lumières et leur droiture. Nous en déterminâmes le nombre à vingt-quatre. Pour populariser cette institution, dont les membres devaient être nommés par le général sur ma proposition, je pensai qu'il ne fallait pas faire ce choix sans avoir consulté l'opinion publique; et, pour la connaître sans convoquer aucune assemblée de quelque, nature que ce fût, voici comment je m'y pris.

J'engageai dix des habitans les plus à même de m'éclairer sur ce choix, à me donner chacun une liste de quarante citoyens des plus recommandables par les qualités ci-dessus énoncées; et après avoir extrait de ces listes, qu'ils avaient faites à l'insu des uns des autres, les vingt-quatre noms qui s'y trouvaient le plus fréquemment reproduits, j'en formai une liste définitive.

Par suite de l'esprit de justice qui m'avait suggéré cette idée, j'avais pensé devoir admettre dans la composition de la municipalité les sectateurs des croyances diverses dans une proportion à peu près semblable à celle où ces croyances entraient dans la population du pays, qui se forme de catholiques romains, de schismatiques grecs et de Juifs, mais qui pour la plus grande partie suit le rite grec. Ainsi quatre mille Latins étaient représentés par quatre magistrats sur ma liste, où deux seulement représentaient deux mille Juifs; les dix-huit autres noms appartenaient à des Grecs. Idée plus philosophique que politique, ou plutôt mauvaise idée. C'était seulement déplacer le centre d'oppression; nous en eûmes bientôt la preuve.

La municipalité ayant été nommée d'après la liste proposée, nous l'installâmes solennellement. Nous ne négligions cependant aucun moyen de nous concilier la confiance de la population. Le général nous conduisit le même jour en visite chez les chefs respectifs des différentes croyances, chez l'archevêque, chez le proto-papa et chez le rabbin, et après les avoir reçus tous trois le même jour à sa table, il alla avec nous dîner chez chacun d'eux successivement. Il eût été à désirer qu'à son exemple chacun de ces grands-prêtres nous eût réunis chez lui avec les chefs des religions rivales de la sienne, mais cela eût été trop beau; en les amenant à boire ensemble en maison tierce, on avait fait plus qu'il ne semblait possible de faire.

Les choses néanmoins paraissaient marcher d'elles-mêmes. Persuadés que la population ne pouvait qu'être favorable à une administration tirée de son sein et nommée sous sa dictée, nous pensions n'avoir plus qu'à entretenir le mouvement imprimé à l'administration, quand, trois jours après l'installation de nos magistrats, éclate la plus imprévue des émeutes[14].

La fermeté du général Gentili réprima la sédition: sa douceur semblait devoir en prévenir le retour; mais nous reconnûmes bientôt que l'esprit de résistance qui venait de se manifester était plutôt assoupi qu'étouffé, et que les Grecs de cet âge ne le cèdent en ruse et en dissimulation ni aux Grecs du moyen âge, ni aux Grecs des temps héroïques. Comprenant mal la liberté, et ne comprenant pas du tout l'égalité, de sujets des Vénitiens qu'ils étaient, ils se croyaient devenus leurs souverains. Pour eux, la liberté était le droit d'opprimer leurs anciens oppresseurs; bien plus, le droit d'opprimer tout ce qui n'était pas de leur communion, ce que ne démontrait que trop la dureté qu'ils témoignaient pour les Latins, et le mépris qu'ils affectaient pour les Juifs.

Notre système ne les satisfaisait donc pas; il ne satisfaisait pas non plus les Latins, à qui il donnait des égaux dans leurs inférieurs; il ne satisfaisait pas même les Juifs, qui n'avaient la prétention de s'égaler à personne. Résignés, de temps immémorial, à la condition que le préjugé leur avait faite, mais dont les bénéfices qu'ils recueillaient en conscience aux dépens d'une nation étrangère les dédommageaient largement, les enfans d'Israël s'affligeaient qu'on pensât à les en tirer[15]. L'égalité que la révolution leur apportait, et que la population leur contestait, ne valait pas pour eux la sécurité qu'elle leur coûtait, et les honneurs où nous les appelions leur paraissaient achetés trop cher par les outrages qu'ils leur attiraient.

L'expérience nous démontra que, tout en mécontentant les Latins, nous avions trop fait pour les Juifs au sens des Juifs, et pas assez fait pour les Grecs au sens des Grecs, s'entend. Ne négligeant aucun moyen pour s'emparer du pouvoir, les Grecs, qui voyaient en nous un obstacle continuel à tout empiètement sur les droits communs, pensèrent qu'il n'était pas impossible de se débarrasser de nous, et que soixante mille hommes pouvaient venir à bout de quinze cents Français. Une conspiration se formait donc; mais comme la population, plus ménagée par nous qu'elle ne l'avait été par les Vénitiens, n'y serait pas facilement entrée pour des intérêts purement politiques, on mit en jeu les intérêts de la religion.