Corfou possède une relique des plus vénérée en Orient: c'est le corps entier de saint Spiridion, lequel est encagé sous glace, entre des grilles qui permettent de le voir, mais qui ne lui permettent pas de sortir; ce bon évêque y dort sous la protection de trois serrures, dont, et pour cause, les clefs étaient déposées entre trois mains différentes: l'une dans celle du provéditeur général, l'autre dans celle du baile; quant à la troisième, elle restait chez la famille Hongaro, à qui appartenait ce squelette, et qui desservait la chapelle où il est honoré. Par la distribution des clefs, le gouvernement, en conservant à cette famille une propriété qui n'est pas des moins productives, empêchait qu'elle n'en abusât et qu'elle ne fît sortir cette sainte carcasse de son cercueil, miracle qui ne se fût pas opéré sans inconvéniens pour lui, car ce saint ne se dressait pas sur ses pieds, dans les temps où cela lui était permis, que tout n'entrât en danse dans l'île; c'était le signal d'un mouvement auquel les prêtres grecs donnaient la direction qu'il leur plaisait. Par suite de la précaution que les Vénitiens avaient prise, ce miracle ne pouvait plus s'opérer qu'avec le concours de trois volontés; aussi ne s'opérait-il plus.

Les Hongaro, à la faveur de l'ignorance où nous pouvions être de ces faits, avaient essayé de s'emparer de ces trois clés. Le baile, qui, tout furieux, avait quitté Corfou à notre arrivée, leur avait livré sa clé dans l'espérance qu'ils en abuseraient. Mais le provéditeur général, homme plein de droiture et de probité, ne leur avait pas livré la sienne[16]. Elle était chez moi; ces capellans ne l'ignoraient pas et se flattaient de me l'escamoter. Mais comme je savais de quelle importance il était de la garder, je m'étais constamment refusé même à la leur laisser voir, quelques soins que leur chef, homme spirituel et instruit, et rusé surtout, qui tous les matins venait me parler d'Homère, se donnât pour s'insinuer dans ma confiance.

Voyant qu'il leur fallait renoncer à faire un miracle, nos gens s'y prirent d'une autre manière pour remuer la population. Feignant une inquiétude fondée, disaient-ils, sur des avis certains, ils me prient de faire placer à la porte de leur chapelle un corps-de-garde pour empêcher qu'elle ne soit pillée par des brigands avides des trésors qu'elle renferme. En effet, elle contenait une quantité considérable de chandeliers, de lampes et autres ustensiles nécessaires au culte, en argent, en or même, que les dévots y avaient apportés de toutes les parties de l'Orient.

Quoique ces craintes ne me parussent pas fondées, les croyant sincères, je fis accorder à la famille Hongaro la garde qu'elle demandait, et, sur ses instances, je décidai même le général à venir, accompagné de son état-major, rendre avec moi visite à leur momie.

J'appris bientôt dans quel but réel ils avaient sollicité cette faveur. Plusieurs lettres, et une entre autres signée Loverdo[17], m'engagèrent à redoubler de surveillance. On me disait que des émissaires partis de la ville, et répandus dans toute l'île, se prévalaient du poste établi auprès de la chapelle, et de la visite que nous avions faite à saint Spiridion, pour nous accuser auprès des habitans de la campagne de vouloir nous approprier ses richesses, dont le général lui-même avait été faire l'inventaire. Je savais d'ailleurs que, profitant de l'ignorance où nous étions de leur dialecte, ces promoteurs de sédition accréditaient ces bruits dans la ville en notre présence même, et que, entre autres, un officier vénitien, nommé Danieli, avait osé nous imputer cette intention dans le café le plus fréquenté de Corfou, en présence de la famille Hongaro qui ne l'avait pas démenti. Ces tartufes se flattaient qu'au premier jour de marché éclaterait une insurrection plus grave que la première, et que notre extermination en serait la conséquence.

Persuadé qu'en circonstance pareille il vaut mieux déjouer la ruse par la ruse, que de recourir à la force, et qu'on est toujours le plus fort dès qu'on est le plus fin, j'envoyai aux trois Hongaro l'ordre de se rendre chez moi, et j'eus avec le papa Pietro, chef de cette famille, la conversation suivante en italien que je parlais fort mal, mais que j'entends assez bien pour répondre de la fidélité de cette traduction.

«Sior commissario, me dit ce vieux matois, qui ressemblait singulièrement à feu de Lalande, car il ressemblait singulièrement à un singe[18], vous nous voyez tout surpris de l'ordre que nous venons de recevoir. Pourquoi nous mander tous trois? Il n'y a pas un Hongaro pour le moment à la chapelle.

«—Papa Piero, c'est ainsi qu'on le nommait par syncope, papa Piero, craindriez-vous pour votre chapelle? lui répondis-je. N'avez-vous pas tout auprès un corps-de-garde, comme vous l'avez désiré?—Sans doute, et nous ne craignons plus d'être pillés… Mais le service de l'église presse. Voilà bientôt l'heure.—Nous n'avons pas l'intention de l'interrompre, papa Piero. Tranquillisez-vous; je ne vous retiendrai pas long-temps tous ici.—Comment tous?—Je dis tous, parce que l'affaire dont je veux vous entretenir une fois terminée, vos cousins pourront se retirer; quant à vous, papa Piero, je vous retiendrai.—Vous me retiendrez! répéta-t-il avec un accent d'effroi.—Oui, je vous retiendrai.—Ma perche, sior commissario?—Pour reprendre notre conversation sur Homère au point où nous l'avons laissée l'autre jour, si cela vous convient s'entend, papa Piero.—À vos ordres», répondit-il en soupirant comme un homme qu'on vient de débarrasser d'un poids qui l'étouffait.

Sur ces entrefaites, on m'annonce le capitaine Danieli, cet orateur de café que j'avais envoyé chercher aussi, et que quatre fusiliers escortaient. Il n'avait rien moins que l'air d'un militaire. Qu'on se figure un sacristain sous l'uniforme. Aussi lâche devant nous qu'il était hardi derrière, il tremblait de tous ses membres. Je le questionnai en présence de la sainte famille, et j'en obtins sans peine l'aveu des griefs qui lui étaient imputés. «Vous vous êtes mis, lui dis-je, dans une fort mauvaise position: le général ordonne que vous soyez traduit devant un conseil de guerre»; puis je le renvoyai au commandant de la place. Les Hongaro cependant ouvraient de grands yeux.

Cette rencontre de Danieli et des Hongaro n'était pas un effet du hasard, mais de mes combinaisons. Quand il fut sorti: «Cet homme est bien coupable, me dit papa Piero.—Qui le sait mieux que vous, papa? lui répondis-je.—Comment?—N'est-ce pas devant vous qu'il a tenu les propos par lesquels il provoquait le peuple à la révolte et pour lesquels il va être mis en jugement?—Devant moi?—Oui, papa, devant vous. Hier, à l'heure où il nous calomniait, vous étiez dans le café…—E vero, sior commissario, et je ne puis vous dire à quel point ses mensonges m'ont indigné.—Je vous connais trop bien pour ne pas le concevoir.—J'aime que vous me rendiez justice.—Mais alors, pourquoi ne l'avoir pas démenti?—J'en avais bien envie; mais convenait-il à un homme de mon caractère, de ma robe, d'engager une pareille discussion dans un lieu profane?—En quelque lieu que se trouve un homme de votre caractère, n'est-il pas de son devoir de défendre la vérité? Votre silence ne pourrait-il pas vous compromettre avec des gens moins confians que nous le sommes?—Vous croyez?—Non, je ne le crois pas: je suis même si persuadé de votre innocence en tout ceci, que je me suis porté caution pour vous vis-à-vis de personnes qui, moins confiantes en vous que moi, appelaient sur vous la sévérité du général…—Que vous avez bien fait, sior commissario!—Et que je me suis engagé à lui apporter une déclaration par laquelle, réparant le mal qu'a fait hier votre silence, vous certifierez que rien n'est faux comme ce qui a été avancé par ce méchant homme.—Mais convient-il à de pauvres prêtres comme nous de se mêler des affaires de l'État?—Pour les gâter? non; pour les raccommoder, oui; d'ailleurs, comme nous seuls aurions droit de vous en faire un crime, vous pouvez être tranquille.—Nous ne savons dans quelle forme faire cette déclaration; veuillez l'écrire, nous la signerons.—Que me proposez-vous là, papa Piero? Comment, avec l'esprit que vous avez, comment ne voyez-vous pas les inconvéniens d'un procédé pareil? En voyant vos signatures au-dessous d'un écrit de ma main, n'en conclurait-on pas qu'elles vous auraient été extorquées? voulez-vous que cette déclaration ait son plein effet?—Sans doute.—Alors, écrivez-la tout entière.—Mais encore que voulez-vous que nous disions?—La vérité. Est-il besoin que je vous la dicte?—Vous m'obligerez fort en me la dictant.—Soit; écrivez: libre à vous de ne pas signer, si je ne vous y fais pas dire ce que vous pensez.»