Il n'y avait plus à reculer. Le prêtre se mit donc à mon bureau et écrivit sous ma dictée ce qui suit:

Les religieux propriétaires de l'église de Saint-Spiridion à leurs concitoyens.

«Des bruits injurieux aux Français et à la vérité ont été répandus parmi le peuple. Des malveillans assurent que les richesses déposées par les fidèles en notre église en ont été arrachées par un abus de la force et de l'autorité. Comme prêtres et comme citoyens, nous attestons sur Dieu et sur l'honneur que le trésor de Saint-Spiridion est entre nos mains dans toute son intégrité, et que la bonté du Ciel, qui a mis cette sainte relique sous la garde vigilante des Français et sous la protection immédiate du général Gentili, en assure plus que jamais la conservation.»

Suivaient les signatures.

L'original de cet écrit, que les signataires avaient traduit et transcrit aussi en italien et en grec vulgaire, fut affiché à la porte même de leur église, et la conspiration, déconcertée d'ailleurs par des mesures énergiques, s'évanouit avec le bruit qui y donnait lieu.

Cette pièce signée, je congédiai mes cafards, et remettant à un autre jour nos discussions sur Homère, j'engageai papa Piero à étudier le caractère de Nestor: «J'aime mieux sa simplicité, lui dis-je, que la duplicité d'Ulysse.—Et moi aussi», me répondit-il. Ulysse n'eût pas mieux répondu.

Cependant le procès de Danieli se poursuivait. Mais comme nous n'avions que l'intention de lui faire peur, le conseil de guerre, d'après les instructions du général, trouva le moyen de l'acquitter sur la question intentionnelle, moyen alors donné par la loi et à l'aide duquel on eût acquitté le diable lui-même, s'il eût été mis en cause. Je dois le dire, toutefois, l'intégrité du président de ce tribunal ne se prêta pas sans peine à cet acte d'indulgence. «Savez-vous bien, me disait ce soudart le plus sérieusement du monde, que si ce drôle est renvoyé absous, il faudra lui rendre son épée qui est fort belle, et qui me revient de droit, s'il est fusillé comme il le mérite?»

Le mélange de finesse, de douceur et de fermeté qui formait le caractère du général Gentili, eut le résultat que j'en attendais. Il nous fit craindre sans nous faire haïr, et les gens les plus malintentionnés n'osèrent plus se jouer à nous: nous mettions d'ailleurs tous nos soins à prévenir et à réprimer les vexations que plusieurs de nos agens étaient assez enclins à se permettre.

À peine étions-nous débarqués, que l'un d'eux, qui de son chef avait dressé à son profit une liste d'émigrés, s'installant chez un propriétaire absent, s'était emparé de tout son mobilier; et comme il avait trouvé là un équipage tout monté, il s'y faisait promener dans la ville et dans les environs par le cocher de la maison qu'il avait mis en réquisition, ainsi que les chevaux, de son autorité privée. L'exemple pouvait être imité, et Dieu sait où cela nous aurait menés. Au lieu de dénoncer le fait au général qui ne l'eût pas pardonné, je pensai qu'il valait mieux ramener le coupable à la raison d'une manière moins sérieuse. Le général chez qui nous dînions tous ce jour-là, me demandant s'il y avait quelque chose de nouveau: «Rien, général, si ce n'est que notre ami un tel a pris carrosse.—Je lui en fais bien mon compliment, si sa fortune le lui permet; mais je ne le croyais pas si riche», dit le général en regardant le seul homme de la société que cette saillie ne faisait pas rire. Mais comme celui-ci était un peu Gascon: «Plaisanterie du commissaire qui m'a rencontré hier dans un carrosse que mon hôte m'a prêté.»

Je ne poussai pas la plaisanterie plus loin, et je fis bien: la leçon avait profité. Le soir même, l'équipage et la maison furent restitués à leur véritable maître, qui, revenu de son effroi et revenu aussi de la terre-ferme où il avait été chercher un refuge, fut rayé de la liste dressée par notre administrateur, qui, à la vérité, n'y avait encore inscrit que ce pauvre homme.