Je me croyais débarrassé des chanoines de Saint-Spiridion: erreur. Ne se tenant pas pour battus, ils revinrent encore à la charge, et se rendirent si importuns, que, poussé à bout, le général à qui j'avais remis la maudite clef, bien qu'il fût le plus patient des hommes, finit par leur dire que, s'ils ne le laissaient pas tranquille, il ferait embarquer leur patron, et l'enverrait à Paris tenir compagnie à Notre-Dame de Lorette, qui n'avait alors pour chapelle que les greniers du Directoire.
CHAPITRE III.
Notre manière de vivre à Corfou.—Excursion sur les côtes d'Épire.—Butrinto.—L'amiral Bruéys.—Je pars pour Naples.
Une fois mise en mouvement, notre municipalité marcha tout aussi bien qu'une autre; et l'autorité supérieure n'eut guère d'autres rapports avec elle que ceux que nécessitait l'administration. Les soins qu'exigeait la surveillance que j'exerçais sur elle me laissaient assez de loisir pour voir la société. Je me fis présenter dans quelques maisons où l'on aimait les Français et où l'on aimait la musique. J'y allais après le dîner, au coucher du soleil, et j'y restais jusqu'à l'heure du spectacle, car nous avions un spectacle à Corfou.
Mon bonheur ne voulut pas que ce fût une troupe chantante qui pour lors y occupât la scène. J'eusse été trop heureux de m'enivrer tous les soirs de la mélodie de Cimarosa ou de Paësiello, de la mélodie italienne, quand même leurs ouvrages auraient été faiblement exécutés.
Le genre qu'exploitait la troupe qui se trouvait là avait toutefois pour nous le mérite de la nouveauté. Elle se composait d'Arlequin, autrement Trufaldin, de Pantalon, de Brighuèla, c'est notre Scapin; du dottore Tartaglia, du seigneur Léandre, de la signora Rosaura, enfin de tous ces bouffons vénitiens, pour qui Goldoni lui-même n'a pas dédaigné d'écrire, mais qui jouent de préférence ces farces improvisées auxquelles Carlin a dû chez nous sa réputation, et qui ont fait long-temps les délices de nos pères. Ces baladins ne pouvaient se comparer aux virtuoses que j'avais laissés en terre ferme. Je conviendrai pourtant que leurs imbroglio, dont l'extravagance amène du moins des situations plaisantes, leur dialogue mêlé de traits tantôt naïfs, tantôt satiriques, leurs scènes où faisant preuve d'une double souplesse, les personnages disputaient de lazzi et de tours de force, me faisaient passer le temps assez gaiement, plus gaiement même que certaines pièces que j'ai vues sur notre théâtre régénéré, et qui, bien que plus déraisonnables, ne sont pas aussi amusantes.
Un des hommes que je rencontrais avec le plus de plaisir dans une maison que je fréquentais surtout à cause de lui, quoique la patronne en fut assez jolie, c'était un abbé nommé Duodo, chanoine latin. Indépendamment de ce qu'il était bon littérateur, il était bon musicien, bon compositeur même; de plus, il était d'une complaisance infatigable. Dieu sait si j'en usais! Dès qu'il arrivait, je le conduisais au piano, le meilleur interlocuteur qu'on puisse se donner à Corfou quand on veut passer le temps sans faire des caquets. Une fois les mains sur son clavier, le bon abbé repassait la musique en vogue, profane comme sacrée, les opéras comme les oratorios. Il portait même la complaisance jusqu'à me seriner ceux des airs que je voulais retenir. C'est lui qui le premier m'a fait entendre des fragmens du Matrimonio secreto, qui était alors dans sa nouveauté. Il m'a fait entendre aussi plusieurs canzonette délicieuses, et entre autres Ho sparso tante lagrime, romance de Millico, romance favorite de Garat, qui la chantait avec une expression si touchante. Je l'ai encore copiée de la main de ce bon chanoine dans un cahier qui contient plusieurs morceaux de sa composition, morceaux pleins aussi de ce charme qui tient à l'expression simple d'un sentiment vrai.
Il y avait double bonté à lui à se montrer si bon pour moi: notre arrivée l'avait ruiné. Privé de son canonicat, il était obligé d'aller chercher fortune à Vienne; et pourtant jamais il ne lui échappait un mot d'aigreur, jamais une plainte. Que j'eusse été heureux de pouvoir réparer le tort que le hasard lui avait apporté, et que je me reprochais comme si j'en avais été l'auteur ou le complice!
Non seulement je donnais tous les soirs deux heures à cet excellent homme, mais le vendredi je lui donnais la soirée entière, les théâtres étant fermés ce jour-là en Italie, en commémoration du grand mystère qui s'est accompli deux jours avant Pâques.
Quand le soleil penchait vers l'horizon, j'allais souvent aussi me promener hors des remparts. On me mena sur l'emplacement des jardins de l'antique Alcinoüs. Je n'y vis rien qui distingue ce canton de ceux qui environnent la ville. Elle est au fait le centre d'un verger des plus pittoresques et des plus fertiles, grâce aux bienfaits de la nature plus qu'aux soins des jardiniers. La vigne, l'olivier, le mûrier, le figuier croissent là d'eux-mêmes. Ils vous donnent spontanément les fruits les plus délicieux et en telle abondance, que pour la plus petite pièce de monnaie le propriétaire vous en laisse manger à discrétion.