L'excessive chaleur ne permettant guère d'entreprendre, sous cette latitude, de longues excursions dans les jours caniculaires, je remis à l'automne la tournée que je devais faire dans l'intérieur de l'île. Je ne crus pas cependant devoir ajourner à un si long terme la reconnaissance que je devais faire sur la côte d'Épire, où les Vénitiens avaient des établissemens, et dont Corfou n'est séparé que par un canal de trois lieues.
Un Grec, nommé Franguli, qui tenait à ferme les pêcheries de Butrinto (l'ancienne Buthrote), m'ayant proposé de venir les visiter, un beau matin, avant le lever du soleil, je me jetai avec Digeon et quelques officiers dans une chaloupe, et trois heures après nous avions pris terre dans les États du fils d'Achille.
Ces lieux n'ont pas changé d'aspect depuis que Virgile les a décrits. Les détails de la description qui en est faite dans le troisième livre de l'Énéide peuvent encore s'appliquer à la topographie actuelle. Virgile en main, car mon Virgile était du voyage, j'y retrouvai le faux Simoïs près duquel Andromaque faisait des libations sur le cénotaphe qu'elle avait élevé à Hector.
La situation de l'ancienne forteresse, et l'étendue circonscrite par ses murs en ruines, justifient bien le nom de ville, urbs, et l'épithète d'élevée, celsa, donnés par le poëte à l'ancienne Buthrote:
Et celsam Buthroti ascendimus urbem.
Mais rien ne justifie le nom de ville donné par les géographes à Butrinto, à la Buthrote d'aujourd'hui, poste établi de l'autre côté du fleuve, et où notre hôte faisait sa résidence. La maison de ce fermier, qui est aussi celle du gouverneur; une cour où cinquante Esclavons qui formaient la garnison de la place avaient peine à faire l'exercice et à déployer leurs éventails, car c'était aussi une pièce de leur équipement; une enceinte fermée par de vieilles murailles et protégée par de vieilles tourelles que défendaient quatre pièces d'une livre de balles, voilà l'exacte description de Butrinto, dont le port n'est accessible qu'aux petites embarcations.
Nous y fîmes un excellent déjeuner, où les vins grecs, et particulièrement le vin de Chypre, ne furent pas épargnés; puis, pour ne pas nous laisser aller au sommeil, ce qui, disait-on, nous eût exposés à prendre la fièvre, nonobstant l'ardeur du soleil, nous allâmes faire un tour aux pêcheries, vastes étangs alimentés par les eaux du fleuve. Nous les parcourûmes dans tous les sens, sur des canots faits d'un seul tronc d'arbre, comme ceux des sauvages, et qui ne peuvent contenir que deux personnes. Traversant ensuite le Simoïs, Digeon et moi, nous poussâmes notre promenade à travers une plaine inculte, jusqu'à un énorme figuier planté sur la limite qui séparait le territoire turc du territoire vénitien.
Cette vaste plaine, comme les rives du fleuve que nous avions remonté, était absolument déserte. Nulle trace d'industrie, nul indice de population dans cette contrée, jadis si florissante. Hors du fort, nous ne rencontrâmes pendant toute la journée que deux hommes: l'un était un misérable Turc, qui semblait n'avoir d'autre abri que le figuier dont j'ai parlé, et dont les haillons ne recouvraient pas toutes les plaies; et l'autre un fier Albanais; qui, armé de toutes pièces et assis sur un rocher, semblait garder un champ de sable de l'aridité duquel sortaient quelques brins de sarrasin. Nous fîmes l'aumône au premier, et nous nous estimâmes heureux que l'autre ne nous eût pas demandé la bourse, car nous étions sans armes. Dès qu'il nous avait vus, il avait tiré un coup de fusil. Qui voulait-il effrayer? nous ou les moineaux? Il avait l'air d'une sentinelle soutenue par un poste caché: c'est sur les ruines de l'ancienne Buthrote que nous rencontrâmes ce héros-là.
Ces ruines n'ont aucun caractère; nous n'y retrouvâmes pas le moindre vestige de l'art: elles appartiennent évidemment aux temps modernes. À quelque distance de ces débris, sont ceux d'une chapelle dont il ne reste que les quatre murs; elle ressemble fort à celle que les dévots de Nanterre et de Chatou ont bâtie à sainte Geneviève. Parmi les broussailles, s'élevait un beau laurier: nos matelots le coupèrent et l'emportèrent pour en parer le mât de leur chaloupe.
En revoyant Corfou, où nous étions de retour avant la nuit, je fus frappé de l'exactitude avec laquelle Virgile caractérise l'aspect des énormes rochers sur lesquels est assise sa citadelle, aerias arces. En Italie, j'eus aussi l'occasion de reconnaître à quel point, sous ce rapport, ce grand poëte porte la fidélité.