Ces notions ne sont pas les seules que je rapportai de ma promenade en
Épire: on en trouvera le complément dans une lettre que j'écrivis de
Rome au général Bonaparte; mais qui sera placée ailleurs, parce qu'elle
a trait aussi à d'autres objets[19].
Vers ce temps-là était arrivée à Corfou l'escadre de l'amiral Bruéys; elle venait s'y ravitailler: c'était un pauvre qui demandait l'aumône à un pauvre. Nous ne savions comment subvenir à ses besoins sans accroître les nôtres, quand la Providence nous tira de peine[20].
Le général Gentili cependant avait lié une correspondance avec Ali, pacha de Janina, et se disposait même à se rendre sur la côte d'Épire pour conférer avec lui sur des objets d'intérêt réciproque. Il voulait, en son absence, me charger du gouvernement; je ne crus pas devoir accepter cet honneur, et je crois avoir bien fait.
Corfou était en véritable état de siège. Les militaires ne s'y seraient pas vus soumis sans déplaisir à un fonctionnaire civil; car, bien que j'eusse le rang de chef de brigade, ce n'était que par assimilation; et il n'était pas un officier qui ne pût se croire fondé à décliner mon autorité. Connaissant la disposition des esprits, je ne voulus pas entrer en lutte avec eux. Si Gentili m'eût proposé de l'accompagner, j'y eusse consenti volontiers; mais cela n'entrait pas dans ses vues: c'est tête à tête qu'il voulait conférer avec le tyran de l'Épire. Un seul aide de camp devait l'accompagner. Je crus, en conséquence, devoir prendre congé de lui la veille même du jour où il devait partir. Je m'embarquai sur la Junon, qui allait s'établir en croisière à l'entrée de l'Adriatique, et devait auparavant me remettre à Barletta.
Ma mission, au fait, était remplie, dans son principal objet du moins. Après avoir donné des lois à Corfou, laissant à d'autres l'honneur de les faire exécuter, j'abdiquai le pouvoir aussi héroïquement que Lycurgue et plus prudemment que Sancho, puisque je n'attendis pas pour le répudier que l'expérience m'en eût démontré tous les inconvéniens.
CHAPITRE IV.
Encore un mot à propos de Corfou.—Ithaque, Otrante, Brindisi,
Canosa.—Champ de bataille de Cannes.—Venosa.—Les Apennins, Ordone,
Punte Bovino, Nola, Acera, Naples.
Aux motifs que j'ai déduits se joignaient d'autres motifs moins graves, mais qui n'en contribuèrent pas moins à me fortifier dans la détermination de quitter Corfou. Nos acteurs allaient retourner à Venise, et nous laissaient sans spectacle; mon chanoine, parti pour Vienne, me laissait sans musique; et, pour surcroît de malheur, la glace manquait!
Il faut avoir passé un été dans un climat pareil à celui de Corfou pour connaître tout le prix de la glace, et avoir une idée du supplice qu'entraîne la disette de rafraîchissemens. Là, comme à Naples, la glace est une denrée de première nécessité, et le gouvernement apporte autant de soin, au moins, à s'en pourvoir qu'à se pourvoir de blé. Le fait suivant donnera une idée de l'intérêt qu'il y doit mettre. «À Naples, disait un jour devant moi MONSIEUR, depuis Louis XVIII, l'on savait que la ville n'était guère approvisionnée de grains que pour trois semaines, et l'on ne s'en inquiétait pas. Cependant le bruit s'étant répandu qu'il n'y avait pas de glace pour plus de six semaines dans les magasins, le peuple se révolta.»
Les glaces et tous les rafraîchissemens se faisaient à Corfou avec de la neige recueillie sur les montagnes de l'Épire par des femmes qui, après l'avoir pétrie en boules, la chargeaient sur leur tête et la portaient à Butrinto, où elles la vendaient sous cette forme aux pourvoyeurs des îles Ioniennes. Ce commerce avait cessé tout d'un coup. Plus de glaces, plus de sorbets, plus d'eau gelée, plus d'autre limonade que la limonade tiède. La place n'était plus tenable.