Ne quittons pas Corfou, c'est de la ville que je veux parler, sans dire un mot de ses monumens. Le plus remarquable est la statue érigée sur la place d'Armes, par le sénat de Venise, au maréchal Schullembourg qui défendit Corfou contre les Turcs au commencement du siècle dernier, statue moins précieuse comme monument de l'art que comme monument de reconnaissance. Il n'y a que les républiques qui rendent de tels honneurs; les rois ne donnent que des récompenses, dit Voltaire à ce sujet.

Cette ville est bâtie dans le système vénitien, mais sans magnificence. Quelques unes de ses rues sont bordées de portiques sous lesquels, comme à Bologne et à Padoue, on peut courir à couvert par la pluie et par le beau temps, ce qui a là son agrément. Des églises pour les deux communions chrétiennes, un théâtre, et pas un édifice remarquable, voilà le reste.

Corfou est défendue par un système de fortifications des plus vastes, et même trop vastes, vu la garnison qu'elle exige. C'est un camp retranché fait pour recevoir une armée. Ces ouvrages étaient, quand nous en prîmes possession, dans un état déplorable. La plupart des sept cents bouches à feu dont ils étaient armés gissaient[21] sur l'herbe faute d'affûts.

Sur les portes de la ville et sur tous les édifices publics, comme dans toutes les villes des États Vénitiens, était figuré le Lion de Saint-Marc tenant entre ses pates un livre sur lequel était écrit, pax tibi, Marce, evangelista meus. La paix soit avec toi, Marc, mon évangéliste, ce qui pourrait aussi se traduire par, Marc, mon évangéliste, tiens-toi en paix. Malheureusement pour lui Marc n'a pas pris dans ces derniers temps ces paroles-là pour paroles d'évangile.

La distance de Corfou aux côtes d'Italie peut se franchir en quelques heures, par un vent favorable; mais ce vent-là ne soufflait pas pour moi. Au lieu de nous porter au nord, le vent nous poussait au sud, ce qui était indifférent au capitaine qu'il n'empêcherait pas d'établir sa croisière et de courir des bordées à l'entrée du golfe, mais non pour moi qui devais remonter jusqu'à Barletta.

Nous sortîmes promptement du canal de Corfou. Après avoir salué de loin les rochers d'Ithaque, scopulos Ithacoe, et le royaume du fils de Laërte, Laertia regna, nous entrâmes dans l'Adriatique. Mais l'aquilon nous contrariait si obstinément que tout ce que nous pûmes faire en louvoyant pendant cinq jours fut de parvenir à la hauteur d'Otrante. Fatigué de la mer, je me déterminai à y descendre, pour de là me rendre à Naples dans une voiture dont à cet effet je m'étais pourvu à Corfou.

Avant de faire débarquer mon bagage, je descendis pour raisonner, comme disent les marins, avec les inspecteurs de la santé. Bien me prit d'avoir eu cette idée; car, malgré la patente par laquelle le consul napolitain résidant à Corfou certifiait cette île exempte de toute contagion, ces inspecteurs nous déclarèrent, moi et deux personnes qui étaient avec moi, sujets à la quarantaine: c'était l'ordre établi sur toute la côte. Comme le lazaret d'Otrante n'était pas habitable, je me rembarquai pour gagner Brindisi où, disait-on, je trouverais un lazaret ou plutôt une prison plus commode; car peut-on donner un autre nom à la maison, si belle qu'elle soit, où l'on doit subir les arrêts irrévocables du sénat sanitaire?

Il ne me fut donc pas permis d'entrer dans la ville où les pas de saint Pierre sont encore marqués: je m'en consolai. Des tours démantelées, un assemblage de maisons en ruine, de bicoques bâties avec des débris, tel est l'aspect que de loin m'offrait cette capitale de la terre d'Otrante que Napoléon érigea en duché en faveur d'un ministre de sa police. Ce que j'en voyais ne me donnait pas l'envie d'en voir davantage.

L'aspect de Brindisi, où j'arrivai quelques heures après, est tout différent; il n'est même pas dénué d'une certaine magnificence. Une haute colonne de marbre qui du milieu des édifices domine cette ville, dessinée en amphithéâtre, lui donne presque un caractère grandiose. Le lazaret y est vaste et commode. Il se compose de plusieurs pavillons isolés, au milieu desquels s'élève un pavillon plus grand. Celui-là venait d'être construit tout récemment pour recevoir le roi Ferdinand qui pour la première fois de sa vie avait eu cette année-là l'idée de visiter ses provinces de l'Adriatique. On le mit à ma disposition. J'occupai, avec mon compagnon de voyage M. Hacquart, ce palais composé d'une seule pièce, salon sans cabinets et sans antichambre. On nous y dressa des lits de camp. Un Vénitien, notre commun domestique, occupa un des petits pavillons où on lui étendit ses matelas sur un banc. Il fut logé comme un seigneur, si je l'étais comme un roi.

La durée de notre quarantaine devait être déterminée par le ministère de Naples. Présumant bien que l'intérêt dans lequel on opposait cet obstacle à notre marche ne tenait pas tout-à-fait à la crainte d'une contagion physique, nous envoyâmes sur-le-champ un exprès au ministre français qui pour lors se trouvait à Naples, en le priant de hâter le terme de notre détention.