La Pouille, ainsi que les Calabres, est infestée de bandits. «S'ils venaient nous attaquer! me dit Hacquart.—S'ils venaient nous attaquer, nous nous défendrions, lui répondis-je. Manquons-nous d'armes? notre voiture est un véritable arsenal: deux paires de pistolets, deux sabres, un yatagan et un tromblon, voilà de quoi faire tête à qui se présenterait. Mais il serait bon, je crois, de faire sentinelle, de peur de surprise; prenons nos pistolets, et vous, Jacomo, dis-je au cuisinier, prenez le tromblon et faites la ronde autour de la voiture.» Or, Jacomo, qui était du pays d'Arlequin, n'était guère plus brave que son compatriote; il avait autant peur de l'arme que je lui donnais pour se défendre, que si je m'en étais servi pour l'attaquer. «Que voulez-vous que je fasse de cela? me dit-il en soupirant.—Maudit poltron! s'écrie Hacquart, il n'ose toucher à cette arme, qui n'est pas même chargée, je gage.—Ne gagez pas, à moins que vous n'ayez envie de perdre, m'écriai-je; ce tromblon est chargé, et bien chargé, j'en puis répondre, car j'ai surveillé cette opération, et bien m'en a pris. Vous rappelez-vous un certain officier vénitien qui me poursuivait de ses offres officieuses? Comme il se trouvait chez moi au moment où je faisais les apprêts de mon départ, et qu'il voulait absolument m'aider en quelque chose: «Chargez-moi cette arme, lui dis-je, un officier d'artillerie doit s'y entendre»; il ne s'y entendait guère pourtant; car, comme tout en dirigeant une manoeuvre j'en surveillais une autre, je m'aperçus qu'il avait mis dans ce canon, qui se rétrécit par le milieu, comme vous le voyez, un tampon d'étoupe trop fort pour parvenir jusqu'à la poudre, et qu'il laissait évidemment une chambre dans le tromblon: en conséquence, je retirai moi-même cette étoupe avec un tire-bourre, et après en avoir diminué de moitié au moins le volume, je laissai mon artilleur faire le reste. Il y a là-dedans, ma foi, la charge d'une pièce de quatre. Avec ce tromblon, j'attendrais une armée entière.»
Heureusement pour nous, l'armée ne se présenta pas. Une division de dix-huit cents hommes, commandée par un général Marulli, avait tout récemment nettoyé la plaine pour assurer le passage du roi, et rejeté les brigands dans les montagnes.
Le jour se lève enfin. Nous reconnûmes alors que l'avarie faite à notre voiture ne pouvait être réparée que par un charron, mais qu'il serait possible de gagner Monopoli en ajustant à notre essieu, qui était de bois, une autre pièce de bois qu'on assujettirait avec des cordes. «Mais où trouver du bois et des cordes?—Dans le hameau que vous voyez là-bas, dis-je à nos conducteurs: que l'un de vous vienne avec moi; vous, Hacquart, restez avec l'autre et votre aide de camp aux gros équipages.»
Dans ce hameau, si l'on peut même donner ce nom à quelques masures environnées des débris de fortifications qui appartenaient évidemment au moyen âge, ce n'est pas sans peine que nous trouvâmes un homme. Les premières créatures vivantes qui s'offrirent à nous étaient une paysanne et un enfant. L'élégance de leur costume me frappa: il consistait moins dans la finesse des étoffes que dans la forme des habits et dans l'éclat des couleurs. La femme ne portait pas de bonnet; mais ses cheveux, nattés et rassemblés sur le sommet de la tête, où ils étaient arrêtés par une grosse épingle d'argent, donnaient un certain caractère numismatique à son profil, par lui-même assez régulier. Quant à l'enfant, qui ne me paraissait pas avoir plus de trois ans, son habillement consistait en deux pièces seulement, une chemisette, ou plutôt une brassière de toile, et une culotte bleue descendant jusqu'à ses chevilles, mais qui était échancrée de manière à ce qu'il pouvait satisfaire à tous ses besoins sans se déshabiller, et à laisser voir ce qu'on croit surtout devoir cacher en tout autre pays. Cette culotte, assujettie par des bretelles de même couleur, et qui se détachaient sur sa chemise blanche, lui formait un costume presque aussi pittoresque que celui de sa mère.
À l'aspect de deux étrangers, dont l'un était armé, la mère prend entre ses bras son enfant qui jetait des cris affreux, et s'échappe en criant plus, fort que lui: c'était Rachel fuyant devant les soldats d'Hérode. Le muletier, qui la rattrapa, parvint pourtant à la rassurer et à tirer d'elle les renseignemens dont nous avions besoin. Après s'être procuré les objets nécessaires, des cordes et une forte branche d'olivier, que nous payâmes largement et qu'on nous aurait donnée pour rien, nous allâmes rejoindre la voiture, qui, au bout d'une demi-heure, fut en état de poursuivre sa route tant bien que mal, en évitant, bien entendu, la via Appia.
C'est pendant qu'on la réparait que je découvris la cause de notre accident, et que je reconnus qu'il n'en fallait accuser que cette construction romaine, fabriquée pour des voitures un peu plus solides que celle que nous avions achetée étourdiment, sans même l'examiner.
Nous arrivâmes sans nouvel encombre, vers midi, à Monopoli.
Il paraît que nous y étions attendus, et que le gouverneur de la ville avait reçu des instructions pour empêcher, sans nous donner toutefois lieu de nous plaindre, que nous nous missions en communication avec les habitans attroupés pour nous voir. Il nous fallut descendre chez lui, y dîner, et y passer tout le temps qu'exigèrent les réparations, qui ne furent pas terminées avant la nuit. Tourmenté du besoin de dormir, j'eusse préféré la plus mauvaise auberge au plus beau palais du monde, mais force me fut de céder à ses instances.
Je ne trouvai pas cette politesse-là dans le gouverneur de la province, vieillard orgueilleux et maussade, que les couleurs de nos cocardes et de mon panache offusquaient, et qui évidemment enrageait de ne pas pouvoir nous empêcher de passer outre: mais je la retrouvai chez le général Marulli; il me délivra, en visant mon passeport, une permission pour avoir, ainsi que des chevaux, des escortes jusqu'à Naples.
À mon retour, mon hôte me fit entrer dans une chambre où était un bon canapé de basane. «Votre camarade dort, me dit-il; faites de même; quand le dîner sera prêt, on vous réveillera.» Tout se fit comme il l'avait dit. Au bout de quelques heures, car par égard pour nous on ne s'était pas pressé, on vint nous annoncer que le dîner était servi; il était excellent, et acheva de nous refaire: l'amphitryon, qui nous avait donné quelques convives, le fit durer jusqu'à l'heure où nous pûmes remonter en voiture. Voilà ce qui s'appelle faire poliment la police.