Nous sortîmes de table à dix heures du soir, et trois bons chevaux nous menèrent lestement à Bari, puis à Barletta. Jusque-là, nous avions couru du sud au nord, dans la direction des côtes. Tournant tout à coup à l'ouest, de Bari nous nous dirigeâmes vers Naples, à travers les Apennins.

Depuis Ostuni jusqu'à Monopoli, la chaleur nous avait excessivement incommodés. Comme celle d'un four, nous attaquant de tous les côtés, elle nous venait d'en bas aussi bien que d'en haut, elle nous venait de tous les côtés; car, sur une terre aussi ardente que le ciel le plus ardent, nous traversions une contrée en feu, l'usage des paysans étant, après la récolte, de brûler, pour les empêcher de se reproduire, les herbes sèches dont les champs sont couverts. Cependant nous étions obligés de tenir nos glaces levées, pour fermer l'entrée de notre voiture à des essaims de guêpes et de frelons irrités qui venaient y chercher un refuge contre l'incendie. Nous étouffions.

En traversant Barletta, j'entrevis un colosse de bronze qu'on dit être celui de l'empereur Héraclius. Nous passâmes trop rapidement pour que je pusse juger de la valeur de cet ouvrage sous le rapport de l'art.

Avant d'entrer dans les montagnes, nous traversâmes Canosa, qu'il ne faut pas confondre, ainsi que l'a fait le géographe Malte-Brun, avec Canossa, l'ancien Canusium, ville située sur l'Apennin dans le duché de Reggio, ville célèbre par les humiliations qu'y subit l'empereur Henri IV, pour obtenir le pardon non moins humiliant que lui fit si chèrement acheter Grégoire VII. La campagne qui environne Canosa est à jamais célèbre par la bataille qui se livra sur les bords de l'Aufide (l'Ofanto). Le champ que traverse cette petite rivière s'appelle pezzo di sangue, champ du sang. Que de souvenirs réveilla en moi l'aspect de ce paysage et ce nom de Cannes auquel se rattachent les noms d'Annibal et de Scipion, les destinées de Rome et de Carthage!

De Canosa nous nous rendîmes à Venosa, où Varron trouva un refuge après sa défaite. Nous eûmes lieu de nous louer aussi de l'accueil que nous y reçûmes. Le jour commençait à tomber. Comme nous changions de chevaux sur la place, plusieurs habitans sortis d'un café vinrent à notre voiture nous engager à descendre et à accepter l'hospitalité chez eux. Ils nous représentèrent qu'il n'était pas prudent de s'engager de nuit dans les Apennins, au milieu desquels se trouve Ordone où nous devions relayer. Le général Marulli, disaient-ils, a chassé les brigands de la plaine, raison de plus pour que les montagnes en soient infestées. Une escorte même serait insuffisante pour vous protéger en cas de rencontre, et vous n'en avez pas!

En effet, depuis Barletta, nous avions été obligés de nous en passer; et c'est lorsqu'elles nous étaient devenues nécessaires que l'on avait cessé de nous en fournir, quoique nous les payassions largement.

Comme ces braves gens nous virent déterminés à passer outre malgré la justesse de leurs observations, ils firent apporter des glaces qu'il nous fallut accepter, et nous recommandèrent de la manière la plus affectueuse aux soins du postillon et à la grâce de Dieu.

Le gouvernement ne s'était pas trompé en présumant que notre passage ferait quelque sensation dans ces contrées, où, malgré toutes les précautions, le bruit des victoires de Bonaparte avait pénétré. Un Français n'y était pas vu sans admiration; un Français y représentait la France.

Il était plus de minuit quand nous entrions dans Ordone. Autant qu'il m'a été possible d'en juger à la lueur d'une torche, c'est un fort pauvre village. Il eût été triste d'y passer la nuit. C'est pourtant ce qui nous serait arrivé pour peu que nous eussions manqué de présence d'esprit et de fermeté. J'avais pour habitude de ne jamais payer les chevaux qui m'avaient amené, que ceux qui devaient m'emmener ne fussent attelés. Bien m'en prit en cette occasion. «Il n'y a pas de chevaux, me dit le postillon qui voulait retourner à Venosa.—Pas de chevaux, à cette heure, sur une route si peu fréquentée! cela n'est pas possible. Faites venir le staliere (l'homme de l'écurie).—Il dort dans l'écurie et ne veut pas se lever.—Il faudra bien qu'il se lève.» Faisant allumer le flambeau dont nous nous étions munis à tout hasard, et laissant de nouveau à Hacquart et au cuisinier la garde des bagages, je me fais conduire au lit du staliere. Étendu sur une planche, au-dessous de la niche d'une madone devant laquelle brûlait une lampe, le staliere dormait en effet profondément. Réveillé par le fourreau de mon sabre: «Il n'y a pas de chevaux», me dit-il, et il se rendort. L'écurie, au fait, était vide. «S'il n'y a pas de chevaux ici, il y en a ailleurs.—Nous verrons cela demain, répond-il, et il me tourne de nouveau le dos.—Nous verrons cela tout à l'heure», répliquai-je impatienté et en appuyant cette assertion de trois ou quatre coups de plat de sabre bien appliqués sur la face qu'il me présentait. Réveillé tout de bon cette fois, il est saisi d'une terreur si forte à la lueur réfléchie par cette lame levée sur lui, que, se dressant d'un même mouvement sur ses genoux, puis sur ses pieds, il s'échappe en criant miséricorde!

«Il va sans doute avertir le maître de poste, me disent des gens que cette scène avait attirés, et qui, tout poltrons qu'ils étaient, ne pouvaient s'empêcher de rire de sa poltronnerie.—Allons donc chez le maître de poste», dis-je au postillon de Venosa. Pour arriver à l'habitation du maître de poste, il nous fallut traverser un champ, où, sans autre baldaquin que le ciel, sans autre couchette que la terre, des hommes, des femmes, des chiens, des vaches, des enfans, des cochons même dormaient pêle-mêle sur la paille. Je ne traversai pas sans inquiétude cette litière, en songeant qu'une flamèche, détachée de la torche qui me précédait, suffirait pour griller toute une population.