Le maître de poste partageait évidemment l'effroi que cette apparition produisait dans le canton. Sortant néanmoins de sa maison qui retentissait de cris de femmes et d'enfans, il vint au-devant de moi, me prenant très-probablement pour un bandit. Mais, rassuré bientôt par l'ordre dont j'étais porteur, il me dit qu'il allait me satisfaire. En effet, il me conduisit à une écurie séparée, par la route, de celle devant laquelle notre voiture était arrêtée. «Mais pourquoi, nous disait-il en surveillant le postillon qui attelait trois chevaux qu'il en tira, pourquoi vous engager pendant la nuit dans des chemins si périlleux?—Je ne réponds pas de ne pas vous verser avant d'arriver à Ponte Bovino, disait de son côté le postillon qui tremblait en montant à cheval.—Si tu nous verses, répliquai-je au postillon en lui montrant le bout de mon tromblon, fais en sorte que je reste sur la place; car si je m'en relève, tu ne t'en relèveras pas. À cheval; et cinq francs de bona man[22]», ajoutai-je en soldant le postillon qui nous avait amenés: et nous voilà courant, à travers des chemins épouvantables, de toute la rapidité de chevaux talonnés par un homme que talonnait la peur. Le jour se levait quand nous nous arrêtâmes sains et saufs à la poste de Bovino.
Le maître de poste, qui était un gros cultivateur, parut fort surpris de nous voir arriver de si bonne heure. Il ne pouvait concevoir que nous eussions osé franchir Ordone, et moins encore que nous n'eussions pas été assassinés dans le trajet. Sur dix personnes qui se hasarderaient de nuit dans ces coupe-gorge, neuf, nous dit-il, y resteraient: c'est à cette conviction qu'il fallait attribuer les difficultés qu'on avait faites de nous donner des chevaux.
Depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, en traversant la chaîne de montagnes qui semble être l'épine dorsale de l'Italie, nous vîmes se développer sous nos yeux les sites les plus pittoresques et les plus variés, roulant entre des rochers et des précipices, tantôt sous des ombrages que le jour pénétrait à peine, tantôt à travers des déserts où le soleil nous brûlait de tous ses feux. Les villages qui semblaient accrochés au milieu de la verdure, sur la croupe des montagnes, nous offraient des tableaux tout-à-fait neufs.
On les disait peuplés de brigands. Il y a donc des honnêtes gens partout; car pendant que nous changions de chevaux dans un de ces repaires, un paysan nous dit de prendre garde à un coffre qui était attaché sur le devant de notre voiture. Nous y regardons. Que voyons-nous? des sequins sortis du sac où nous les avions renfermés se montraient à travers les fentes de ce coffre, dans lesquelles le mouvement les avait engagés. Si, au lieu de nous avertir, l'auteur de cet avis était allé se mettre à l'affût avec quelques amis dans un des défilés par lesquels nous devions nécessairement passer, il était bien sûr de ne perdre ni son temps, ni son plomb, ni sa poudre.
Descendus dans la Terre de Labour, nous la traversâmes sans nous arrêter à Nola, la première des villes d'Italie où l'on ait appelé les fidèles à vêpres avec des cloches, invention dont l'église est redevable à saint Paulin; Nola, où Auguste termina la farce de sa vie, pour me servir de l'expression de M. de La Harpe, en invitant les spectateurs à l'applaudir s'ils étaient contens, vos autem plaudite; nous traversâmes sans nous y arrêter non plus Accera, patrie d'un autre farceur un peu plus gai et non moins fameux, patrie de Punchinello ou de Pulcinella, ou de Polichinelle.
Si solidement qu'elle eût été raccommodée, notre voiture ne put résister aux cahots qu'il lui fallut éprouver pendant trente-six heures; l'essieu pourtant ne se brisa pas, mais les soupentes ne soutenaient plus la caisse; elle reposait sur deux traverses de bois, quand à deux heures du matin nous entrâmes dans Naples.
Comme nous approchions de cette ville, un phénomène nouveau pour nous frappa notre attention. Le ciel était pur; aucun nuage ne nous cachait les étoiles, qui scintillaient comme par la gelée dans nos climats septentrionaux, et cependant une lueur aussi vive que celle d'un éclair remplit tout à coup l'atmosphère; cette lueur qui se reproduisit plusieurs fois, d'où provenait-elle?
Dans ces contrées où fermentent tant de matières volcaniques, sur ce sol imprégné de tant de substances incandescentes, dans cette atmosphère où se confondent tant d'élémens de combustion, était-ce un effet des gaz émanés de la terre ou du fluide électrique qui jette parfois des éclairs dont la source se dérobe aux yeux? Qu'un plus savant le décide.
Je dirai seulement que, dans ces régions vulcaniennes, ce phénomène imprimait à mon imagination un mouvement qu'il m'eût été difficile de réprimer, et auquel même j'aimais à m'abandonner. Il me semblait y voir l'indice d'une prochaine explosion, et sans trop songer aux désastres qui pourraient en résulter, je me félicitais d'arriver à Naples juste au moment où le Vésuve allait lui tirer un si beau feu d'artifice.
Je m'endormis sur cette idée, et mon rêve se réalisait quand les commis de la douane ou de l'octroi, ouvrant brusquement la voiture, me demandèrent si je n'avais rien à déclarer, et me prouvèrent par-là que j'entrais dans Naples.