«Monsieur le chevalier, nos deux nations sont en guerre; nous pourrions nous regarder comme ennemis. Aussi est-ce comme ami des arts et des lettres que je vous adresse ma requête. À ce titre j'appartiens à une république à laquelle vous appartenez aussi.

«Il n'est pas de cette république-là ce M. Berio qui ne permet pas à tout le monde de venir admirer le chef-d'oeuvre dont il est indigne possesseur. Persuadé que vous ne sauriez l'imiter, je n'hésite pas, quoique Français, à vous demander la permission de visiter votre cabinet le jour et à l'heure où je pourrai le faire sans vous importuner.

«Agréez, Monsieur le chevalier, l'assurance de la haute estime avec laquelle j'ai l'honneur de vous saluer.

«ARNAULT,

Commissaire de la république française dans les îles Ioniennes.»

La réponse ne se fit pas attendre. Dès le matin même, le chevalier Hamilton m'invita à me présenter chez lui. Je croyais que ce serait son secrétaire ou tel autre dépositaire de sa confiance qui me ferait les honneurs de son cabinet; je fus donc aussi surpris que flatté non seulement d'être reçu par lui-même, mais de voir que lady Hamilton s'était associée à lui pour cet acte de courtoisie. Non content de me montrer dans le plus grand détail sa nombreuse collection, il m'expliqua avec une infatigable complaisance les diverses peintures dont ces vases étaient couverts et les ornemens qui les encadraient, ornemens qui, à son sens, étaient tous symboliques; ses interprétations ne me parurent pas toutes également justes, mais toutes étaient ingénieuses.

Après la science vint la politique. Persuadé qu'il ne se croirait pas obligé de taire ce que je lui disais, je profitai de l'occasion pour expliquer mon étonnement sur la gaucherie avec laquelle la cour en usait avec nous, gaucherie qui n'était bonne qu'à changer en dispositions hostiles les intentions très-innocentes qui m'avaient porté à m'arrêter à Naples. «Au reste, ajoutai-je, les égards que les gouvernemens ont pour les voyageurs dépendent beaucoup du degré de considération que savent se concilier les ministres des nations auxquelles ces voyageurs appartiennent. Oui, cela tient surtout à leur caractère. Par exemple, à voir le crédit dont vous jouissez ici, Monsieur, ne croirait-on pas que l'armée qui n'est qu'à trente lieues de la frontière napolitaine est une armée anglaise? Votre gouvernement doit vous savoir bien gré de ce que vous savez être ici ce qu'y devrait être l'ambassadeur français.»

Il sourit à cette saillie qui m'échappa presque malgré moi; et après m'avoir montré ses tableaux parmi lesquels était une sibylle peinte par Mme Lebrun, et dont il faisait d'autant plus de cas que c'était le portrait de lady Hamilton, il me demanda la permission de me quitter pour aller au château où probablement les lettres que je venais de mettre à la poste, ou, pour parler sans figure, les confidences que je venais de lui faire arrivèrent en même temps que lui.

Resté seul avec lady Hamilton, je l'écoutai moins que je ne la regardais, et sa conversation me parut délicieuse. Sur quoi roula-t-elle? je n'en sais rien. Le charme qui animait alors cette figure si belle et si piquante m'explique toute la passion qu'elle inspirait au chevalier dont elle portait le nom, et qu'elle inspira l'année d'après au héros[25] qui regretta si vivement de n'avoir pu lui donner le sien.

Le cabinet du chevalier Hamilton était rangé dans le plus bel ordre, mais avec un certain esprit de recherche. En bon Anglais, il avait meublé son appartement à la mode de son pays. Les canapés, les fauteuils, dont les bois étaient d'acajou, étaient garnis d'étoffe de crin. Je remarquai même dans la cheminée, au milieu de l'appareil le plus brillant du foyer britannique, un monceau de charbon de terre qu'on n'a peut-être jamais eu l'occasion d'allumer sous ce doux climat, et dans les interstices duquel étaient placés des paillons d'un rouge ardent qui, lorsque le soleil s'y réfléchissait, figuraient le feu à faire illusion, et vous rappelaient l'hiver au milieu de l'été. Cet artifice eût peut-être été mieux placé chez un peintre de décorations que chez un philosophe.