Nous allâmes ce matin-là aux Studi, où je vis, entre autres objets curieux, l'Hercule-Farnèse, chef-d'oeuvre de Miron; la coupe d'Alexandre, taillée dans une améthyste d'une prodigieuse dimension et d'un travail admirable; et ce qui m'intéressa plus encore peut-être, un manuscrit autographe du Tasse. De là, nous allâmes au Museum de Capodi Monte, où, parmi une multitude de tableaux d'une beauté rare, je remarquai une Madeleine du Carrache, une Charité de Schedone, ouvrage non moins recommandable par la noblesse des figures que par la fraîcheur et la vérité du coloris, et un grand tableau du Dominicain, représentant un jeune Enfant protégé par un Ange contre les embûches du Diable. L'expression de ces trois têtes, dont l'une est le type de la confiance, l'autre celui de la bonté, et la dernière celui de la malice, me parut d'une admirable exécution. Ce chef-d'oeuvre avait été long-temps caché dans une église de village en Calabre.

Je remarquai là aussi une série complète des portraits des douze Césars: ils sont tous ressemblans, si j'en juge par celui de Vespasien à qui j'ai retrouvé ce visage historique, ce vultus quasi nitentis[24] que lui donne Suétone, et qu'il conservait même sur le trône du monde.

Sur ces entrefaites, des négocians français me prièrent d'appuyer auprès de notre légation leurs réclamations contre les obstacles que ne cessait d'opposer au développement de leur commerce le gouvernement napolitain, qui éludait en toute circonstance l'exécution du dernier traité, et affectait pour les négocians anglais une préférence tout-à-fait injurieuse à la France. D'autre part on me priait aussi de stimuler l'intérêt de notre ambassadeur en faveur de quelques uns de nos compatriotes arbitrairement détenus au château Saint-Elme, où ils étaient indignement traités.

Quand j'abordai ces questions, le générai m'écouta avec une indifférence singulière: «Je ne me mêle pas de ces choses-là, dit-il. Ces détenus sont sans doute de mauvais sujets dans les affaires desquels ma dignité ne me permet pas d'intervenir. Quant aux négocians, ces gens-là sont d'une exigence qu'on ne saurait satisfaire. D'ailleurs un gouvernement n'est-il pas maître de favoriser qui bon lui semble? et puis où sont donc les preuves de la prédilection du gouvernement napolitain pour les Anglais?—Dans tout ce qu'il fait, lui répondis-je. En toute circonstance, les préférences ne sont-elles pas pour l'ambassadeur anglais? Cette prédilection de la cour est si notoire, que les courtisans qui veulent lui plaire ne croient pas pouvoir se montrer trop malveillans envers nous.» Et pour preuve de ce que j'avançais, je lui racontai l'impertinence que, pour plaire à la cour, venait de me faire le banquier de la cour. «Charbonnier est maître chez soi, me répondit-il; voilà encore de ces choses dont je ne puis pas me mêler.—Aussi ne vous priai-je pas de vous en mêler. Je vous cite ce fait comme un indice des dispositions où l'on est pour nous. C'est une confidence et non pas une plainte que je vous fais. Quand il est question de relever une impertinence, je n'ai pas l'habitude de recourir au ministère d'autrui; c'est une de ces affaires que je fais moi-même. Au reste, quand les valets m'insultent, je ne leur fais pas l'honneur de m'en prendre à eux. Patience.»

Là-dessus je le saluai. Nous nous quittâmes assez froidement, comme on l'imagine.

Quelques jours après, on donnait à un théâtre de second ordre la première représentation d'un opéra-buffa de Guglielmi, autant que je puis m'en souvenir. La cour y assistait, faveur qui assurait à l'auteur que sa pièce serait entendue sans être interrompue, car à Naples, tant que le roi est au théâtre, personne ne se permet d'y donner même des marques d'approbation; tout le monde s'y règle sur l'exemple de Sa Majesté, regis ad exemplar; c'est à tel point que s'il se lève, on se lève pour ne s'asseoir que quand il s'assied.

J'ignorais cet usage. Placé sur le devant, dans une loge découverte, je prenais une glace pendant l'entr'acte. Je vois tout le monde se lever. «Pourquoi cela? demandai-je.—Parce que la cour est debout», me répondit-on. Dans une autre disposition d'esprit, j'eusse probablement fait comme tout le monde par politesse pour tout le monde; mais blessé encore des témoignages d'une malveillance que je n'avais pas provoquée, je ne fus pas fâché de donner un témoignage de mon ressentiment. Je restai donc assis, au grand étonnement des spectateurs.

Notre ambassadeur, que je vis le lendemain, était encore tout épouffé de cette incartade. «À quoi donc pensiez-vous hier, de rester assis quand le roi était debout?—Je pensais que je n'étais pas chez le roi; je pensais qu'on est chez soi dans sa loge, comme on est chez soi dans son appartement, et vous savez que charbonnier est maître chez soi.» Puis je lui tirai ma révérence, lui gardant toujours rancune.

Il m'en restait aussi, comme de raison, contre le banquier Berio. Quelques jours après je trouvai l'occasion de satisfaire ces petits ressentimens et de faire, comme on dit, d'une pierre deux coups.

Le chevalier Hamilton, ministre de l'Angleterre auprès de la cour de Naples, possédait la plus belle collection de vases étrusques qui existât après celle de Portici. Il possédait en outre une femme célèbre par sa beauté, par ses grâces, et qui jusqu'alors n'avait donné lieu en aucune manière de l'appeler cruelle. Envieux d'admirer de près les trésors de ce diplomate, et persuadé qu'un homme d'esprit comme lui ne pourrait qu'être flatté de ma démarche, je lui écrivis le billet suivant: