Comme sous l'uniforme du nouveau régime il conservait les habitudes de l'ancien, le Directoire crut ne pouvoir rien faire de mieux que d'envoyer à la cour de Naples un homme à qui les moeurs de la cour n'étaient pas étrangères. Une autre considération avait aussi influé sur ce choix: c'est la fortune personnelle de ce général. Son revenu, joint au traitement d'ambassadeur, le mettait en effet à même de représenter à Naples plus convenablement qu'aucune autre personne. Le gouvernement alors n'avait guère à sa disposition pour ces sortes de fonctions que des hommes que la révolution avait ruinés, ou qu'elle n'avait pas encore enrichis.

Ce calcul fut un peu déjoué par les calculs du citoyen Canclaux, qui d'ailleurs, revenant à ses premières habitudes, se montrait plus courtisan que républicain. Je m'aperçus de cette tendance dès nos premières conversations, ainsi qu'on peut le voir dans une lettre que j'écrivis au général Bonaparte peu de jours après mon arrivée à Naples[23].

Le générai Canclaux me reçut avec une politesse qu'on ne trouvait pas alors chez tous les agens supérieurs de la république. Il m'invita à dîner pour le jour même, et me proposa d'aller le lendemain faire visite avec lui au chevalier Acton, alors premier ministre. J'étais trop curieux de voir de près ce visir, pour ne pas accepter la proposition.

Acton semblait avoir une soixantaine d'années; il nous reçut avec une politesse froide, mais sans hauteur. Dans notre conversation qui fut toute en français, langue qu'il parlait et prononçait avec pureté, il me témoigna de l'estime pour le général Bonaparte; moins à la vérité par esprit de justice que par calcul politique et pour en venir à l'article des îles Ioniennes sur lesquelles il avait des vues. Il espérait faire accorder ces îles au roi de Naples, en échange des présides de Toscane, ce que je n'ignorais pas; mais Bonaparte était déterminé à les conserver à la France, tout en acquérant les présides, ce que je n'ignorais pas non plus. Toutes les questions du ministre napolitain étaient dictées par cet intérêt. Je pris quelque plaisir, j'en conviens, à me jouer de ce vieux politique, en flattant et en contrariant alternativement ses espérances: mais je doute qu'il s'en soit aperçu. Je conçus facilement, d'après cet entretien, tout l'avantage qu'un esprit aussi délié pouvait prendre sur la bonhomie de mon introducteur.

C'est la seule fois que j'aie vu le chevalier Acton, le seul des ministres napolitains auquel j'aie cru convenable de me laisser présenter. En effet, pourquoi en aurais-je été visiter d'autres? quel intérêt m'aurait conduit, par exemple, chez le prince Castelcicala, alors chargé des affaires étrangères, et cependant inconnu dans l'Europe où deux ans après il acquit une si déplorable célébrité? Je n'avais rien à démêler avec le gouvernement napolitain.

Résolu à m'occuper uniquement de plaisirs et surtout de ceux que procurent l'amour des arts et le goût de l'antiquité, je comptais employer à visiter les musées, les théâtres et les monumens de Naples tout le temps que je n'emploierais pas à explorer les merveilles que la main de la nature a répandues avec tant de prodigalité autour de l'antique Parthénope, dans les champs phlégrens et dans la Campagna felice, rivages tout à la fois terribles et délicieux où l'on a le paradis autour de soi et l'enfer sous ses pieds.

Ombrageux comme tous les gouvernemens despotiques, le gouvernement de Naples me supposait probablement d'autres intentions. Il me fit espionner, mais si maladroitement, qu'il m'était impossible de ne pas m'en apercevoir: il tomba ainsi dans l'inconvénient qu'il voulait éviter. Ne me croyant obligé à aucun égard vis-à-vis d'une cour qui n'en gardait aucun avec moi, je ne laissai échapper aucune occasion de la picoter, de la taquiner, et de taquiner par contre-coup notre ambassadeur, qui songeait plus à plaire à la cour de Naples qu'aux Français qui étaient à Naples.

Ces picoteries amenèrent définitivement une rupture entre nous: voici à quelle occasion. Une espèce d'antiquaire, nommé Talani, me servait de cicerone et m'indiquait tout ce qu'il y avait de curieux dans la ville. Il me dit un matin, en déjeunant, qu'un certain marquis Berio possédait un groupe de Canova qui méritait d'être vu, et que le digne propriétaire de ce chef-d'oeuvre se faisait un plaisir de le montrer lui-même aux étrangers qui demandaient à le voir. «Tout récemment encore, ajouta-t-il, il en a usé ainsi avec un Anglais qui s'est présenté chez lui, même sans l'avoir prévenu. Si vous m'en croyez, nous irons là après déjeuner.—Ne serait-ce pas un peu se hasarder? je suis Français, il serait possible que le marquis Berio n'eût pas pour un Français autant de bienveillance que pour un Anglais; qu'aurai-je à dire, s'il me fermait sa porte?—À un commissaire du gouvernement français! lui, banquier de la cour! cela n'est pas possible. Mais pour vous tirer de doute, je vais préparer les voies: rapportez-vous-en à moi.» Et sans attendre ma réponse, il sort avec toute la précipitation d'un Italien qui veut vous obliger.

Une demi-heure après, il revient; mais il n'avait plus l'air de confiance avec lequel il était parti. «Eh bien! lui dis-je, avez-vous parlé au marquis Berio?—Ne m'en parlez pas, Monsieur, c'est un faquin.—Il me refuse la porte?—Il la refuse à vous et à moi.—Comment?—Je lui ai demandé la permission de lui amener le commissaire du gouvernement français.—Qu'a-t-il répondu?—Il a répondu que sa maison n'était pas ouverte à de pareilles gens.—Vous voyez, mon cher, que j'avais raison de ne pas vouloir que vous fissiez cette démarche.—Mais il venait de recevoir un Anglais, pouvais-je croire qu'il refuserait de recevoir un Français, et surtout un commissaire du gouvernement français, lui, banquier de la cour!—Probablement a-t-il espéré ainsi se rendre agréable à la cour. Mais laissons cet homme et son groupe, et allons ailleurs. Il y a ici assez de choses à voir.» Il était évident qu'en ceci le Berio avait voulu plaire à la cour.

Au dépit que j'éprouvai d'un outrage aussi gratuit, d'un outrage fait en ma personne à ma nation, je reconnus qu'avant tout j'étais Français, et je me promis bien de prendre ma revanche, si jamais l'occasion s'en présentait; mais se présenterait-elle?