Le sommet du mont Cenis n'offrait alors aux regards qu'une immense plaine de neige, qui n'avait pour bornes que l'horizon, et avec laquelle se confondait la superficie du lac qui en occupe une partie, et que la glace recouvrait encore. La topographie de ces lieux, nouvelle pour moi, ne l'était pas pour Leclerc. Pendant dix-huit mois, il avait campé sur ces limites de la Savoie et du Piémont, qu'il défendait contre les avant-postes de l'armée sarde: aussi chaque pas lui rappelait-il le souvenir d'un petit combat, d'une petite victoire, par lesquels il avait préludé à de plus grands exploits. Après six ou sept heures de marche, nous arrivâmes à Suze.

Comme toutes celles du Piémont, depuis le traité de Cherascho, cette place était occupée par les troupes françaises. Le général qui la commandait, c'était, je crois, le général Duhesme, nous invita à dîner pendant qu'on remonterait notre voiture. Nous nous rendîmes à ses instances. Leclerc, qui avait grande impatience d'arriver à Milan, lui déclara toutefois que, dès que notre équipage serait prêt, nous quitterions la table. Cela ne nous fut pas possible aussitôt qu'il le croyait: un orage, qui avait éclaté sous nos pieds pendant que nous franchissions les Alpes, s'était répandu en torrens dans les plaines de Rivoli; la route de Turin était momentanément coupée par les eaux débordées. Tandis qu'elles s'écoulaient, et que des ouvriers envoyés exprès réparaient le dégât, nous dînâmes ou plutôt nous soupâmes avec l'état-major.

La chère était excellente, les vins délicieux; l'appétit ne me manquait pas, mais j'avais encore plus besoin de dormir que de manger: aussi, tout en mangeant, m'endormis-je si profondément, qu'on me déshabilla et qu'on me mit au lit sans que je m'en aperçusse. À quatre heures du matin, les eaux retirées et les chemins redevenus praticables, nous nous remîmes en route; et après avoir déjeuné et fait notre toilette à Turin, où nous nous arrêtâmes un moment à l'enseigne de la Bonne Femme, qui là comme partout est figurée par une femme sans tête, nous nous rendîmes à Milan.

Le général en chef, le général Bonaparte, venait d'y arriver. Il occupait le palais Serbelloni; Leclerc s'y rendit. Moi, je me fis conduire chez Regnauld de Saint-Jean d'Angély, qui depuis six mois remplissait les fonctions administrateur général des hôpitaux à l'armée d'Italie, et demeurait alors, avec sa femme, à la Casa Greppi. Je fus reçu là comme un frère.

Regnauld, qui, en qualité de chef de service, était en relation continuelle avec le général en chef, alla le soir prendre ses ordres; et, en lui annonçant mon arrivée, lui parla du désir que j'avais de lui être présenté: «Amenez-le-moi sur-le-champ, s'il n'est pas trop fatigué», répondit le vainqueur de Rivoli. Il n'était pas moins impatient d'entendre un homme tout frais venu de Paris, que je ne l'étais de voir l'homme dont tout Paris s'occupait. Presqu'en descendant de voiture, je me trouvai donc en face du premier des généraux français, du premier général du siècle, du général contre le génie duquel toutes les réputations autrichiennes venaient de se briser.

Le palais Serbelloni est un des plus magnifiques qui soient à Milan. Les assises de granit qui servent de base à cette construction, et qui s'élèvent au-dessus du sol à une assez grande hauteur, sont roses et semées de parties cristallisées qui étincelaient aux rayons du soleil: on eût dit des blocs de sucre candi. Tel devait être le palais du roi de Cocagne.

La pièce où le général recevait les visites était une galerie divisée, ce me semble, comme le foyer de l'Opéra de Paris, en trois compartimens, par des colonnes; ceux des deux extrémités formaient des salons parfaitement carrés; celui du milieu était un long et large promenoir.

Dans le salon par lequel j'entrai étaient avec Mme Bonaparte, Mme Visconti, Mme Léopold Berthier, depuis comtesse de Lasalle, et Mme Yvan. Près de ces dames, sur le canapé qui régnait autour de cette pièce, plaisantait et riait comme un page Eugène de Beauharnais; de tous les hommes qui se trouvaient là, lui seul était assis. Par-delà l'arceau qui indiquait l'entrée de la galerie, était le général.

Autour de lui, mais à distance, se tenaient les officiers supérieurs, les chefs des administrations de l'armée, les magistrats de la ville, et aussi quelques ministres des gouvernemens d'Italie, tous debout comme lui.

Rien de remarquable pour moi comme l'attitude de ce petit homme au milieu de colosses dominés par son caractère. Son attitude n'était pas celle de la fierté, mais on y reconnaissait l'aplomb d'un homme qui a la conscience de ce qu'il vaut et qui se sent à sa place. Bonaparte ne se haussait pas pour se mettre au niveau des autres; déjà on lui évitait cette peine. Personne de ceux avec qui il liait conversation ne paraissait plus grand que lui. Berthier, Kilmaine, Clarke, Villemanzy, Augereau même, attendaient en silence qu'il leur adressât la parole, faveur que tous n'obtinrent pas ce soir-là. Jamais quartier-général n'a plus ressemblé à une cour. C'était ce qu'ont été depuis les Tuileries.