Toute personne qui, précédée de quelque réputation, se présentait au général Bonaparte, en était accueillie d'ordinaire avec une politesse qui n'était pas exempte de coquetterie, soit que le mérite de l'homme qu'il cherchait à se concilier fût incontestable, soit qu'il lui en attribuât plus qu'il n'en avait réellement: la puissance de l'inconnu, disait-il, quand il lui convenait de s'expliquer à ce sujet.

Cette puissance, je l'exerçai probablement sur lui ce jour-là, car je fus l'objet de son attention particulière. M'emmenant avec Regnauld dans la galerie, tout en s'y promenant il me questionnait; ce fut d'abord sur l'état de Paris. Je ne le lui déguisai pas. «Il me semble, lui dis-je, qu'il est tout-à-fait pareil à celui qui amena le 13 et le 14 vendémiaire. La faction battue et dispersée dans ces journées se rallie, et songe plus que jamais à recueillir les fruits du 10 thermidor; le gouvernement directorial n'est pas moins menacé qu'en vendémiaire ne l'était le gouvernement conventionnel; on l'attaque par les mêmes moyens, par la diffamation surtout. Vingt, trente, cinquante forcenés lui livrent une guerre quotidienne. Comment les fera-t-il taire? Et s'il ne les fait pas taire, comment y résistera-t-il?

«Je n'aime pas les hommes de ce gouvernement, ajoutai-je. Mais j'aime mieux ce gouvernement que celui qu'on a tué pour lui faire place, et que celui qu'on voudrait ressusciter pour le lui substituer.

«J'aime mieux ce pouvoir réglé par une constitution que le despotisme du comité de salut public, et que celui de Louis XIV, quoiqu'il se soit adouci quelque peu dans les mains de Louis XVI. Je doute pourtant qu'on puisse se sauver de là sans se réfugier sous le pouvoir d'un seul, sous le pouvoir d'un homme unique; mais cet homme unique, où est-il?»

Pendant que je parlais ainsi, l'impassibilité de sa figure contrastait singulièrement, à ce que m'a dit Regnauld, avec l'expression qui animait la mienne. Après quelques réflexions très-circonspectes sur l'esprit de Paris, il en vint naturellement à lui opposer l'esprit de l'armée; et tout en répondant à des questions qu'il semblait provoquer, il passa successivement en revue ses opérations les plus brillantes, nous démontrant la justesse de ses principes, soit en tactique, soit en politique, par l'application qu'il en avait faite aux circonstances difficiles où il s'était trouvé, et par l'importance des résultats qu'il en avait obtenus. Cette conversation sera toujours présente à ma mémoire. Je n'ai presque fait que la transcrire dans mon chapitre sur la levée du siège de Mantoue et les combinaisons qui décidèrent de la victoire à Rivoli[1].

Il semait cette conversation d'anecdotes qui caractérisaient tout à la fois ses soldats, ses compagnons et lui-même. «À peu d'exceptions près, disait-il, c'est à la troupe la plus nombreuse que la victoire est assurée. L'art de la guerre consiste donc à se trouver en nombre supérieur sur le point où l'on veut combattre. Votre armée est-elle moins nombreuse que celle de l'ennemi, ne laissez pas à l'ennemi le temps de réunir ses forces; surprenez-le dans ses mouvemens; et vous portant avec rapidité sur les divers corps que vous aurez eu l'art d'isoler, combinez vos manoeuvres de manière à pouvoir opposer dans toutes ces rencontres votre armée entière à des divisions d'armée. C'est ainsi qu'avec une armée moitié moins forte que celle de l'ennemi, vous serez toujours plus fort que lui sur le champ de bataille; c'est ainsi que j'ai successivement anéanti les armées de Beaulieu, de Wurmser, d'Alvinzi et du prince Charles.

«Il ne faut pas hésiter non plus, ajoutait-il, à faire les sacrifices exigés par la circonstance. Les avantages qui résultent de la victoire vous en indemniseront largement. C'est à un sacrifice de ce genre que j'ai dû la victoire que couronna la bataille de Castiglione. À la nouvelle de la marche de Wurmser, je n'hésitai pas à lever le blocus de Mantoue pour pouvoir opérer contre lui avec toutes mes forces. Il fallait abandonner pour cela toute l'artillerie de siége, cent quarante pièces de canon. Quand je déclarai cette intention aux généraux de division, ils ne pouvaient s'y résigner. Berthier en pleurait. Partons, nous aurons bientôt repris ce qui est ici et ce qui est là-bas, lui dis-je en montrant la ville. Me suis-je trompé?

«Il est des cas imprévus, poursuivait-il, où la présence d'esprit peut seule vous tirer d'affaire. À Lonato, si j'en avais manqué, j'étais pris au milieu d'une victoire. Une colonne égarée avait investi la place; le général autrichien nous sommait de nous rendre. Devinant, par suite de la connaissance que j'avais des mouvemens des différens corps, que cette colonne n'était pas soutenue:—C'est à votre général lui-même à se rendre, dis-je au parlementaire à qui je fais débander les yeux; aurait-il la présomption d'espérer prendre le général en chef de l'armée française? C'est lui qui est mon prisonnier. Si dans huit minutes il n'a pas posé les armes, je ne fais grâce à personne.—Quatre mille hommes se rendent à douze cents.»

«Il y a dans toutes les affaires un moment qu'il faut savoir saisir et aussi savoir attendre. Pendant qu'Alvinzi, engagé entre l'Adige et le lac de Garde, manoeuvrait pour nous tourner et pour débloquer Mantoue, comme il m'importait de connaître ses projets pour régler mes mouvemens, j'attendais qu'il les démasquât; et en attendant, couché sur un matelas à Vérone, je prenais quelque repos. Cependant Joubert qui, attaqué par des forces supérieures, se croyait dans une situation des plus critiques, m'envoyait aide de camp sur aide de camp, me pressant de venir juger par moi-même de sa position, et d'y apporter un prompt remède. Je les laissais dire, et me retournant sur mon matelas, dès qu'ils avaient fini, je me rendormais. On ne concevait rien à cette tranquillité en pareille circonstance; mais un dernier rapport m'ayant appris que l'ennemi, venu au point où je l'attendais, exécutait une manoeuvre qui ne laissait plus de doute sur ses intentions: À Rivoli! dis-je. Toutes mes divisions marchent sur ce point, où je me rends moi-même au milieu de la nuit. La bataille dès lors était gagnée dans ma tête. Vous savez le reste.»

Dans cette conversation, il nous raconta aussi l'anecdote du chien de Bassano. Je l'ai transcrite ailleurs, si ce n'est dans les termes dont il s'est servi, du moins conformément à l'impression qu'a faite sur moi son récit. Peut-être ne me saura-t-on pas mauvais gré de la répéter: