«Curieux d'apprécier par moi-même la perte de l'ennemi, disait-il, le soir avec mon état-major je parcourais le terrain où s'était livré le combat. Tandis que, avec cette impassibilité que donne la guerre, jeu terrible où les hommes ne sont que des pions, les militaires comptaient les victimes de cette journée, de cette foule silencieuse s'élèvent tout à coup des gémissemens ou plutôt des hurlemens qui augmentaient à mesure que nous approchions du point d'où ils partaient; c'étaient ceux d'un chien fidèle à son maître mort, ceux d'un chien qui veillait sur le cadavre d'un soldat. La révolution que ce pauvre animal produisit sur moi fut singulière. Rappelé par lui à des sentimens naturels, je ne vis plus que des hommes là où un moment avant je ne voyais que des choses. Mes amis, dis-je en interrompant ce triste dénombrement, retirons-nous; ce chien nous donne une leçon d'humanité.»
Ajoutez à l'intérêt de ces récits, faits tantôt d'un ton grave, tantôt avec un accent animé, l'autorité que leur prêtait une figure singulièrement mobile, une physionomie dont la sévérité était souvent tempérée par le sourire le plus gracieux, par un regard où se réfléchissaient les pensées les plus profondes de la plus forte des têtes, et les sentimens les plus vifs du coeur le plus passionné; prêtez-leur enfin le charme d'une voix mélodieuse et toutefois masculine, et vous concevrez la facilité avec laquelle Napoléon conquérait dans la conversation tous ceux qu'il voulait séduire.
Il nous tint ainsi deux heures au moins sur nos jambes. Cependant les courtisans, car il en avait même dans les personnages les plus rudes dont il était entouré, se tenaient aussi sur leurs jambes, et ne parurent songer à se retirer que quand le général nous congédia. Ce ne fut pas sans nous inviter à dîner, non pour le lendemain, il devait, nous dit-il, aller passer ce jour-là tout entier à la campagne, mais pour le surlendemain, invitation que Joséphine nous répéta de la manière la plus gracieuse.
Tout ce que j'avais vu, tout ce que j'avais entendu chez Bonaparte m'avait vivement frappé: ces deux heures m'avaient révélé sa destinée tout entière. «Cet homme-là, dis-je à Regnauld en retournant chez nous (car j'aurais tort de désigner autrement sa demeure), cet homme-là est un homme à part: tout fléchit sous la supériorité de son génie, sous l'ascendant de son caractère; tout en lui porte l'empreinte de l'autorité. Voyez comme la sienne est reconnue par des gens qui s'y soumettent sans s'en douter, ou peut-être en dépit d'eux. Quelle expression de respect et d'admiration dans tous les hommes qui l'abordent! Il est né pour dominer comme tant d'autres sont nés pour servir. S'il n'est pas assez heureux pour être emporté par un boulet, avant quatre ans d'ici, il sera en exil ou sur un trône.» Au fait, il régnait déjà.
Ceci n'est pas une prédiction faite après coup, mais une opinion exprimée dès lors dans mes lettres comme dans mes discours; plusieurs personnes peuvent le certifier.
CHAPITRE II.
Bonaparte au château de Montebello.—L'ordonnateur Villemanzy me nomme commissaire des guerres.—J'en refuse le brevet.—Pourquoi.—Anecdote.—Histoire d'un favori.
Le dîner n'eut pas lieu. La campagne que le général avait été voir la veille lui avait plu; il y avait transporté son quartier-général.
Cette campagne était le château de Montebello, château magnifique, situé à quatre lieues de Milan.
À la Casa Greppi, où demeurait Regnauld, demeurait aussi l'ordonnateur de l'armée, M. de Villemanzy. L'accueil que j'avais reçu du général m'avait concilié la bienveillance de tous les chefs de service: celui-ci s'empressa de me donner des preuves de la sienne.