«Votre intention, me dit-il, est de parcourir l'Italie: voulez-vous accepter une fonction qui vous donnera les moyens de visiter les principales villes de la Lombardie et des États-Vénitiens sans qu'il vous en coûte rien? Voilà un brevet de commissaire des guerres adjoint. Le traitement qui y est attaché n'est pas considérable; mais il s'accroîtra par les indemnités de voyage et par les gratifications que vous mériterez certainement. J'aurai soin de vous employer de manière à concilier vos intérêts avec ceux du service.»
Je reçus comme je le devais cette proposition; mais, tout en lui exprimant ma reconnaissance, je demandai à M. de Villemanzy la permission de prendre à ce sujet l'assentiment du général en chef. «C'est, me répondit-il, un des motifs pour lesquels je vous propose de venir avec moi à Montebello demain matin.»
Le lendemain nous étions à Montebello à neuf heures.
Avant de commencer son travail avec le général, l'ordonnateur, qui m'avait introduit, parle de ce qu'il a fait pour moi, et de la condition que j'avais mise et que je devais mettre à mon acceptation: «C'est bien, dit le général; nous en reparlerons. Il passera la journée avec nous.» Villemanzy lui ayant répondu qu'il était obligé de retourner à Milan immédiatement après le déjeuner:—«N'importe; je me charge de le faire reconduire»; et un salut nous fit comprendre qu'il n'avait pas autre chose à nous dire pour le moment.
Après le déjeuner, Villemanzy étant parti, le général me fait appeler: «Vous voulez donc être commissaire des guerres? me dit-il d'un ton assez grave.—Je ne veux rien, général, que ce que vous voudrez: c'est moins votre acquiescement que vos conseils que je viens chercher ici.—Écoutez, et décidez-vous d'après ce que vous aurez entendu. C'était sans doute un état respectable que celui de commissaire des guerres: institués pour pourvoir aux besoins de l'armée, ces fonctionnaires ont droit à la plus haute considération lorsqu'en remplissant ce devoir ils épargnent le pays; ils réunissent ainsi à l'estime les droits de l'intelligence et de la probité. Tels sont les titres qui particulièrement recommandent à la nôtre Villemanzy; mais, dans son corps, le nombre des gens qui lui ressemblent n'est pas grand. Faisant le contraire de ce qu'ils devraient faire, la plupart de ses agens laissent le soldat dans le besoin, et n'en ménagent pas plus pour cela le pays conquis; ils se repaissent de la substance des habitans, sans s'inquiéter de la détresse de l'armée, qui est obligée de se procurer violemment ce qui devrait lui être fourni, et enlève par la maraude, aux paysans qui ont déjà satisfait à une réquisition, ce qui est échappé à l'avidité de ces exacteurs. Ces misérables sont plus funestes au pays que le soldat: au lieu d'y établir l'ordre, ils aggravent dans une épouvantable proportion les malheurs de la guerre. Ce sont eux qui font le mal, c'est nous qu'on maudit. Plusieurs ont acquis ainsi une fortune considérable; mais quelle réputation ils ont acquise au corps dont ils font partie! quel déshonneur ils ont appelé sur l'habit qu'ils portent! Et vous revêtiriez cet habit-là!—Je n'en ai certes pas l'envie, général. Je venais vous demander s'il vous convenait que j'acceptasse la commission qui m'est offerte, et non vous dire que je l'acceptais.—Ne l'acceptez pas, reprit-il avec plus de chaleur encore. Accepter aujourd'hui le titre de commissaire des guerres, ce serait entrer en partage de l'opprobre attaché à ce titre, sans partager les bénéfices des gens qui l'ont déshonoré. Ces Messieurs-là sont chatouilleux pourtant! En voilà un qu'on a pris la main dans le sac: c'est le pillard en chef du mont-de-piété de Vérone; il est renvoyé par-devant une commission militaire pour être jugé. Ces Messieurs ne prétendent-ils pas que cela porte atteinte à l'honneur du corps entier! Comme si la peine était plus infamante que le crime! Au reste, ils ont bien tort de tant s'inquiéter: un homme qui a un million est-il jamais condamné? Ne recevez pas un titre porté par un homme semblable. Voilà ce que je n'ai pas voulu vous dire devant Villemanzy. J'arrangerai la chose avec lui; je lui dirai que j'ai d'autres vues sur vous. Vous voulez voir l'Italie; je vous la ferai voir. En attendant, restez ici, restez avec nous.»
Comme je n'avais rien apporté de ce qui m'était nécessaire pour séjourner à Montebello, je demandai au général la permission de retourner le soir à Milan; il me l'accorda, en m'invitant de nouveau à revenir au quartier-général le plus tôt que je pourrais, et à m'arranger de manière à pouvoir y passer quelques jours.
Pour terminer cet article, je dirai que les prévisions du général sur l'issue du procès dont il est ici question furent à peu près réalisées. Le conseil de guerre n'acquitta pas, à la vérité, l'accusé; il le condamna même à quelques années de galères. Mais comme on le conduisait en France pour y subir sa peine, on trouva le moyen de le faire évader, et l'honneur du corps fut sauvé. Je dois le dire, le malheureux payait pour tous. Il s'en fallait de beaucoup qu'il fût le seul qu'eût enrichi la spoliation du mont-de-piété de Vérone; d'autres personnages en avaient aussi profité, et tous n'étaient pas des commissaires des guerres.
Parmi ceux-ci il s'en trouvait encore un à qui cette affaire pensa faire tourner la tête. Il n'en avait pas tiré un million: sa part de butin, qui consistait en mauvais diamans, ne valait guère plus de cinquante mille écus; mais enfin il y tenait autant que le maraud en chef tenait à la sienne, et il tenait également à la réputation d'honnête homme. Pour ne pas la compromettre, il ne parla pas de cette légère aubaine à son secrétaire. Instruit des choses par une autre voix, ce secrétaire, homme fort délicat aussi, fut vivement affecté de ce défaut de confiance. Sur ces entrefaites, le millionnaire dont j'ai parlé plus haut est arrêté: il doit, dit-on, être traduit par-devant une commission militaire. Ses confrères se hâtent d'envoyer à Milan une députation à l'ordonnateur en chef, pour le supplier d'intervenir auprès du général, et d'obtenir, pour sauver l'honneur du corps, que l'affaire ne soit pas instruite. L'homme aux diamans est adjoint à cette députation. Cela ne tourna ni au profit du corps ni au sien. Après huit jours consommés en démarches inutiles, il revient à Vérone rendre compte à ses commettans du mauvais résultat de sa mission; mais avant tout, voulant en conférer avec son secrétaire, il le demande. «Aussitôt après votre départ, il a disparu, lui répondent ses domestiques.—Et où est-il allé?—Où vous avez voulu qu'il allât?», a-t-il dit en nous remettant ce billet.
Le commissaire ouvre le billet et y lit ce qui suit: «Citoyen, je croyais, par ma discrétion, avoir acquis des droits à votre confiance comme à votre générosité par mon dévouement. Je vois avec douleur que je me suis trompé. Vous ne m'avez ni fait part de l'expédition qui s'est faite au mont-de-piété de Vérone, ni fait une part dans celle que vous en avez rapportée. Ne vous étonnez donc pas que, maître de votre butin, je suive votre exemple, et que je m'empare de tout. Cela peut vous donner quelque contrariété, mais vous en prendrez votre parti, j'en suis sûr, et vous ne ferez pas de bruit. À quoi le bruit vous mènerait-il? serait-il dans votre intérêt d'appeler l'attention sur cette affaire? Le bien que vous réclameriez est-il le vôtre? Seriez-vous sûr enfin de ne pas vous perdre en me perdant? Toutes réflexions faites, je suis assuré de votre discrétion par les raisons qui vous assurent de la mienne. Salut et fraternité.»
Il aurait pu ajouter et la mort, conformément à la formule en usage, car si le bon patron ne mourut pas de révolution à cette lecture, il s'en fallut de bien peu. Le secrétaire, découvrant la cachette où les diamans étaient enfermés, les avait en effet emportés tous, à l'exception de deux qui restaient entre les mains du commissaire, comme des échantillons de sa fortune passée. Ce pauvre homme ne les contemplait pas sans fondre en larmes: et il les contemplait quelquefois pendant des heures entières. «Quelle coquinerie, disait-il un jour, ces diamans-là me rappellent! voilà pourtant tout ce qui me reste d'une honnête fortune avec laquelle je comptais me retirer auprès de mon vertueux père! Un brigand, un voleur, un scélérat, un drôle, m'a tout pris. Il n'y a plus de probité au monde!»