L'homme qui se plaignait si naïvement ne croyait pas trop avoir manqué à la probité en faisant en Italie ce qu'il aurait eu scrupule de faire en France. En pays conquis, tout lui semblait acquis à son greffe par droit de conquête. Ce principe, au reste, était celui de bien des gens qui en tirèrent plus de profit, et qui, rentrés en France, reprirent leurs habitudes honnêtes. La probité était un bagage qu'ils avaient laissé en dépôt, comme un effet inutile, au pied des Alpes, pour le reprendre en repassant.
Rien de plus ennuyeux qu'un quartier-général, quand on n'y a pas d'occupation. À l'exemple du général et de Mme Bonaparte qui me dirent à tantôt, chacun, après le déjeuner, se retira dans son appartement pour y employer ou perdre le temps à sa manière. Resté seul dans le salon, et n'ayant pas même un livre, je ne sais trop comment j'aurais passé les six heures qui s'écoulèrent entre le déjeuner et le dîner, si je n'eusse pas emporté dans ma tête un moyen d'occupation ou de distraction qui m'a suivi partout, grâce à l'habitude que j'ai de composer sans avoir besoin d'écrire.
Suis-je seul, je reprends un ouvrage commencé, ou je commence un nouvel ouvrage. Me voilà donc travaillant à mon troisième acte des Vénitiens tout en parcourant les jardins de Montebello autour desquels régnait une allée couverte qui, tout-à-fait semblable aux berceaux de Marly, m'offrait une voûte impénétrable aux rayons du soleil. Les heures s'écoulèrent ainsi sans que je m'en aperçusse, et je rapportai à Milan, où j'avais laissé mes brouillons, une scène de plus. Ma journée n'avait pas été absolument perdue.
Avant le dîner, quand je revins dans le salon, il s'était repeuplé. J'y retrouvai, avec Mme Bonaparte et Mme Berthier, cette jolie Paulette, alors plus impatiente de devenir Mme Leclerc qu'elle ne l'a été depuis d'être princesse Borghèse.
Tout près de Mme Bonaparte, sur le même canapé, était Fortuné, ce favori venu de Paris entre elle et son fils. L'affection qu'elle lui portait n'était pas diminuée, et cette affection qu'elle ne craignait pas de lui témoigner, même en public, était des plus vives. Pardonnons-la-lui; ne soyons pas moins indulgens que ne l'était son mari. «Vous voyez bien ce Monsieur-là, me disait le général; c'est mon rival. Il était en possession du lit de Madame quand je l'épousai. Je voulus l'en faire sortir: prétention inutile; on me déclara qu'il fallait me résoudre à coucher ailleurs, ou consentir au partage. Cela me contrariait assez; mais c'était à prendre ou à laisser. Je me résignai. Le favori fut moins accommodant que moi: j'en porte la preuve à cette jambe.»
Le lecteur est curieux peut-être de savoir quels droits avait Fortuné pour être traité ainsi. Fortuné n'était ni beau, ni bon, ni aimable. Bas sur pattes, long de corps, moins fauve que roux, ce carlin au nez de belette ne rappelait sa race que par son masque noir et sa queue en tire-bouchon. Comme bien d'autres, il n'avait pas tenu en grandissant ce qu'il promettait étant petit; mais Joséphine, mais ses enfans ne l'en aimaient pas moins, quand une circonstance particulière le leur rendit plus cher encore.
Arrêtée en même temps que son premier mari le général Beauharnais, Joséphine languissait en prison, d'autant plus inquiète, qu'elle ignorait absolument ce qui se passait au dehors. Ses enfans avaient la permission de la venir voir au greffe avec leur gouvernante. Mais comment la mettre au fait? le concierge assistait à toutes leurs entrevues. Comme Fortuné était toujours de la partie, et qu'il ne lui était pas interdit d'entrer dans l'intérieur, la gouvernante imagina un jour de cacher sous un beau collier neuf, dont elle le para, un écrit qui contenait ce qu'on ne pouvait dire à sa maîtresse. Joséphine, qui ne manquait pas de finesse, devina la chose, et répondit au billet par le même moyen. Ainsi s'établit entre elle et ses amis, sous les yeux même de son surveillant, une correspondance qui la tenait au courant des démarches qu'on faisait pour la sauver, et qui soutenait son courage. La famille sut gré au chien du bien qui s'opérait par son entremise autant que s'il se fût opéré par sa volonté; et il devint, pour les enfans comme pour la mère, l'objet d'un culte que le général fut contraint de tolérer. Ce culte dura jusqu'à la mort de Fortuné.
Cette mort fut des plus tragiques. Ce favori, comme de raison, était d'une arrogance extrême; il attaquait, il mordait tout le monde, les chiens même. Moins courtisans que les hommes, les chiens ne le lui pardonnaient pas toujours. Un soir il rencontre dans les jardins de Montebello un mâtin qui, bien qu'il appartînt à un domestique de la maison, ne se croyait pas inférieur au chien du maître: c'était le chien du cuisinier. Fortuné de courir sur lui et de le mordre au derrière: le mâtin le mord à la tête, et d'un coup de dent l'étend sur la place. Je vous laisse à penser quelle fut la douleur de sa maîtresse! Le conquérant de l'Italie ne put s'empêcher d'y compatir: il s'affligea sincèrement d'un accident qui le rendait unique possesseur du lit conjugal. Mais ce veuvage-là ne fut pas long. Pour se consoler de la perte d'un chien, Joséphine fit comme plus d'une femme pour se consoler de la perte d'un amant: elle en prit un autre, un carlin; cette race n'était pas encore détrônée.
Héritier des droits et des défauts de son prédécesseur. Carlin régnait depuis quelques semaines, quand le général aperçoit le cuisinier qui se promenait à la fraîche dans un bosquet assez éloigné du château. À l'aspect du général, cet homme de se jeter dans l'épaisseur du bois. «Pourquoi te sauver ainsi de moi? lui dit Bonaparte.—Général, après ce qu'a fait mon chien…—Eh bien?—Je craignais que ma présence ne vous fût désagréable.—Ton chien! est-ce que tu ne l'as plus, ton chien?—Pardonnez-moi, général, mais il ne met plus les pates dans le jardin, à présent surtout que Madame en a un autre…—Laisse-le courir tout à l'aise; il me débarrassera peut-être aussi de cet autre-là.»
Je me plais à raconter ce trait, parce qu'il est caractéristique, et qu'il donne une idée de l'empire qu'exerçait la plus douce et la plus indolente des créoles sur le plus volontaire et le plus despotique des hommes. Sa résolution, devant laquelle tout fléchissait, ne pouvait résister aux larmes d'une femme; et lui qui dictait des lois à l'Europe, chez lui ne pouvait pas mettre un chien à la porte.