M. l'ambassadeur n'avait pas les quinze mille francs sur lui. Le joaillier ne l'en presse pas moins d'emporter l'écrin. Le lendemain Madame est présentée. Le joaillier avait dit vrai. Dans cette cour resplendissante de toutes les pierreries de la noblesse napolitaine, l'ambassadrice de la république française avait l'air d'une nébuleuse au milieu d'un ciel étincelant d'étoiles. On parla beaucoup de sa magnificence, mais non pas tout-à-fait de manière à ce que l'ambassadeur français, quoiqu'il ne se fût pas ruiné, retirât en plaisir l'intérêt de son argent.

Cet argent, toutefois, n'était pas encore sorti de ses mains. Rentrés à l'hôtel, c'est le nom qu'ils donnaient à un casin où ils s'étaient installés à l'extrémité de Chiaja: «Mon ami, dit Madame à Monsieur, tout en se débarrassant d'un luxe qui lui pesait, c'est un plaisir bien vain que celui de la parure.—Sage réflexion, Madame, mais bien naturelle dans une femme qui a moins besoin de parure que personne.—Cela est-il donc si nécessaire pour plaire?—Sans cela, ma chère amie, vous ne me plaisiez pas moins. Vous me plaisez, je crois, même davantage.—Je trouve au fait que cela ne me sied pas du tout. En me faisant ce cadeau, vous avez fait une petite folie; soyons francs.—Il y a toujours un peu de folie dans un sentiment pareil à celui que vous inspirez.—Eh bien! je veux être sage pour vous.—Comment?—Je ne prendrai pas ces diamans.—Que dites-vous?—Que je ne les garderai pas, quand même vous me l'ordonneriez.—Moi, ordonner! je n'ai, vous le savez, de volontés que les vôtres.—La voiture est encore attelée. Laissez-moi faire.»

Après avoir repris une toilette plus modeste, Mme l'ambassadrice met l'écrin sous son schall: «Chez le joaillier, dit-elle au cocher.—C'est par trop vous presser, Madame, dit celui-ci, qui pensait que Madame lui apportait ses quinze mille francs.—Je n'aime pas à garder ce qui appartient à autrui.—Madame est-elle contente de sa parure?—Elle est belle, sans contredit.—Elle est montée dans le dernier goût.—Oui; mais vous me l'aviez bien dit, elle n'est pas assez magnifique pour figurer à côté des parures héréditaires dont les dames de votre cour sont chargées.—Madame, je le vois, en revient à mes idées. Elle veut quelque chose de plus convenable à son rang: tout ce qui est ici est à sa disposition; qu'elle choisisse.—C'est bien ce que je compte faire; mais je veux commencer par vous remettre ce que j'ai à vous.—Je le répète, cela ne presse pas.—Voici votre écrin.—Mon écrin!—Je craindrais, en le gardant: plus long-temps, de vous faire manquer l'occasion de le placer.—De le placer! et comment voulez-vous que je le place, Madame?—Cette parure est si élégamment montée!—Oui, mais vous avez paru avec à la cour; tout le monde en parle.—Tout le monde la trouve d'un goût exquis.—Comment voulez-vous, Madame, que je vende sans perte une parure que tout le monde a vue à votre cou et à vos oreilles?—Vous trouverez, j'en suis sûre, le moyen de la placer, répliqua Mme l'ambassadrice»; et laissant l'écrin sur le comptoir, quoique peu légère, elle s'élance d'un bond dans sa voiture, et laisse le joaillier tout ébahi dans son comptoir.

«Je viens de vous gagner quinze mille francs», dit-elle en rentrant au bon diplomate, qui l'embrasse pour récompense. Au fait, tout était pour le mieux: Madame avait été présentée avec des diamans, ce qui satisfaisait sa vanité, et ces diamans ne lui coûtaient rien, ce qui satisfaisait son économie.

Le joaillier cependant n'était satisfait en rien; il songeait à se venger, sentiment naturel à quiconque est pris pour dupe, ne fût-il pas Napolitain. Qu'imagine-t-il à cet effet l'impertinent? Il entretenait une courtisane célèbre par sa beauté. Un dimanche, jour où la haute société de Naples se rend en équipage à Chiaja, ce quai où, par économie, M. l'ambassadeur, au grand scandale de la cour, avait établi la légation dans une petite maison jadis consacrée aux plaisirs du marquis de Caraccioli; un dimanche, dis-je, il va, en calèche découverte, avec la donzela parée du collier et des boucles d'oreilles de l'ambassadrice, et après l'avoir bien promenée, il la conduit sous les fenêtres de l'ambassadeur, où il fait stationner la voiture jusqu'à la nuit. Les malins, qu'il avait su mettre au courant, ne rirent pas moins de la vengeance que de l'offense. Il était assez plaisant, en effet, de voir un simple marchand donner à sa maîtresse une parure qu'un ministre avait trouvée trop chère pour sa femme, et apprendre ainsi à la cour que cette parure, avec laquelle cette citoyenne s'était fait présenter, si mesquine qu'elle fût, ne lui appartenait même pas.

Cette aventure jeta sur les deux époux quelque peu de ridicule; une grande faute leur eût porté moins de préjudice.

Mais passons à un autre sujet. Il y avait alors à Naples des personnages, sinon plus importans, plus intéressans du moins que ceux dont je viens de parler: occupons-nous-en.

Le premier était le vieux Piccini. Ruiné par la révolution française, qui ne lui avait laissé que sa haute renommée, Piccini était venu chercher à Naples, dans sa patrie, un refuge contre la misère. Sa position n'était pas heureuse. Pendant sa longue absence de nouveaux talens s'étaient développés en Italie. La vogue avait passé à Paësiello et à Cimarosa, et les faveurs de la cour comme celles du public se reportaient sur eux. Rien d'ingrat comme les amis du plaisir. Dès que, par une cause quelconque, on cesse de leur plaire, ils oublient qu'on leur a plu. Les artistes qu'il favorise le plus sont exposés, s'ils ne prennent pas leurs précautions pour l'avenir, à finir comme tant de beaux chevaux qui, de l'écurie d'un prince, vont vieillir dans celle d'un fiacre; ou comme tant de belles filles qui, après avoir régné dans des palais, vont mourir à l'hôpital.

Les derniers jours de Piccini eussent été misérables, si la France où il revint ne se fût pas montrée plus reconnaissante envers lui que Naples qui le laissa repartir. Après le 18 brumaire, Lucien Bonaparte, alors ministre de l'intérieur, créa exprès et uniquement pour lui une cinquième place d'inspecteur du Conservatoire. Cet illustre vieillard n'a pas joui long-temps de l'aisance qu'elle lui procura. Il mourut dans l'année même.

Piccini fut vivement touché de mon souvenir, je m'en aperçus à ses yeux. Je rendis aussi une visite à Cimarosa, visite aussi de reconnaissance; que d'heures délicieuses il m'avait fait passer! Il s'y créa de nouveaux droits en me faisant entendre un air de Gianina et Bernardone, et une nouvelle cavatine qu'il venait d'ajouter à l'Italiana in Londra. Il fallait, pour bien apprécier sa musique, quel qu'en fût le caractère, la lui entendre chanter. Rien ne compensait la puissance que lui prêtaient l'accent de son chant et l'expression de sa figure. À cela près qu'il avait plus de finesse que de malice dans la physionomie, il avait assez de rapport avec Rossini, à qui il ressemblait aussi par la taille et la corpulence. Le plaisir avec lequel il m'accueillit, l'enthousiasme avec lequel il me parla de nos armées, m'expliquaient l'humeur que la cour lui témoignait déjà et les persécutions dont il a été depuis l'objet, quoiqu'il ne soit pas mort en prison, comme on l'a publié.