Paësiello, mieux vu de la cour à laquelle il était attaché comme maître de chapelle, ne se trouvait pas pour lors à Naples. Mais quand même il s'y serait trouvé, par discrétion je ne l'aurais pas été voir, quelque envie que j'en eusse. Sa position me commandait plus de circonspection que celle de Cimarosa.

Paësiello, le premier, m'avait fait connaître la puissance de la musique italienne. Il Mondo della Luna, il Marchese Tulipano, la Frascatana, il Re Teodoro, la Nina, la Molinara, et tant d'autres ouvrages faisaient depuis long-temps mes délices de jeunesse! Je n'ai vu leur auteur que huit ans après, quand il fut appelé à Paris par Napoléon et qu'il y composa l'opéra de Proserpine; il était alors sur son déclin. Cette dernière partition ne vaut ni celle de l'Olympiade, ni celle de l'Antigono, ni surtout celle de cette Elfrida que je n'ai pu me lasser d'entendre. Je connais peu de compositions musicales où la vérité de l'expression soit alliée à plus de mélodie. Je regrette de n'avoir pas pu déterminer Paësiello à adapter à notre grande scène lyrique ce chef-d'oeuvre fait sur un poëme de Calsabigi[27]; il y aurait eu plus de succès que la musique qu'il composa sur le poëme de Quinault.

L'opéra qui pour lors occupait le théâtre de Saint-Charles était un Gonsalve de Cordoue dont je n'ai conservé aucun souvenir, sinon qu'il était d'une longueur et d'une monotonie insupportables. Il était exécuté pourtant par les premiers virtuoses de l'Italie appelés à Naples à l'occasion du mariage du fils aîné du roi alors régnant, mariage d'où est née la duchesse de Berri. Cet opéra était chanté par David, père du ténor actuel, et qui avait été le premier ténor de son temps; par Mattuci, dont la voix de fabrique napolitaine, convenait aussi bien au moins à des rôles de femme, que celle de Mlle Pasta convient à des rôles d'homme; et, enfin, par Mme Grassini. Cette cantatrice, qui n'avait pas alors vingt ans, unissait à un contre-alto magnifique, la figure la plus suave, la taille la plus noble et la plus élégante. Jamais créature aussi ravissante ne s'était offerte sur la scène. Ce qu'elle représentait, elle l'était; c'était Didon, c'était Armide, c'était Juliette. À la voir, les passions les plus romanesques paraissaient naturelles, et les fictions devenaient des réalités. J'allais la voir toutes les fois qu'on donnait Gonsalve, dont je n'ai manqué aucune représentation, mais que je n'ai été voir, lui, qu'une seule fois.

Je ne revis cette belle actrice que huit ou dix ans après, sur le
théâtre des Tuileries. Quant à David et à Mattuci, je les retrouvai à
Naples même, dans un concert que M. de Canclaux donnait à Madame, ou que
Mme de Canclaux donnait à Monsieur, à l'occasion d'une fête de ménage.

David, dont la voix était aussi belle que celle de Lays, chantait avec une habileté qu'on ne connaissait pas alors en France. Mattuci rivalisait de flexibilité avec Crescentini. Il n'avait pas l'accent nasillard qu'on pouvait reprocher à ce dernier; mais il n'avait pas non plus cette expression si animée, si passionnée, qui semble incompatible avec les voix d'un certain genre et d'une certaine façon.

Ce soir-là, ils chantèrent un duo du Mithridate de Nasolini (io son tradito), et ils le chantèrent d'une manière si ravissante, qu'il fut unanimement redemandé avec enthousiasme. Ils le recommençaient, quand un accident funeste interrompit tout à coup le concert. Des cris horribles se font entendre sous la fenêtre même du salon, où une foule nombreuse était rassemblée: c'étaient ceux d'une famille dont le chef venait d'être assassiné; et pourquoi? pour quelques granis, pour quelques centimes que lui disputait un misérable aussi pauvre que lui!

Mais voici qui peint les moeurs de la canaille napolitaine: les sbires accourent pour se saisir du meurtrier. Croyez-vous que le peuple qui l'entourait, et qui se montrait compatissant au malheur de la famille éplorée, ait livré ce misérable à la justice? erreur! En pareil cas, la pitié publique, changeant subitement d'objet, se reporte de l'assassiné sur l'assassin: chacun s'empresse de lui faciliter l'accès de l'église prochaine, où il trouvera un asile inviolable; et si quelqu'un demande de quoi il s'agit: C'est un pauvre malheureux qui vient de tuer un homme (E un povereto che ha amazato un uomo), lui dit-on dans le jargon de Polichinelle.

À propos de Polichinelle, ne lui dois-je pas aussi un petit article? Ce farceur napolitain n'a guère que le nom de commun avec le héros de nos marionnettes: c'est un garçon tout aussi droit qu'un autre, et qui, non moins fécond en saillies que quelque bouffon que ce soit, les débite sans plus bredouiller que le plus disert des arlequins. Il est vêtu d'une large camisole blanche, sans fraise et sans manchettes, laquelle tombe jusqu'au milieu de ses cuisses sur un pantalon blanc aussi, et qui est ceinte d'une corde à laquelle pend une clochette. Il est chaussé de souliers et non pas de sabots, et coiffé d'un haut bonnet de feutre gris, sans bords et à forme ronde; enfin son visage est couvert d'un demi-masque de couleur basanée, et remarquable par un nez long et crochu.

Les savans du pays, loin de regarder ce personnage grotesque comme d'invention moderne, prétendent que c'est un mime antique, qui était antérieurement désigné par le nom de mimus albus, le bouffon blanc[28], et qu'il jouissait jadis à Atella, où les paysans improvisaient les scènes bouffonnes et satiriques qui conservent leur nom, d'une considération pareille à celle dont il jouit aujourd'hui à Naples. Cette considération était donc bien grande; car Polichinelle est l'individu que Naples estime le plus après saint Janvier.

Comme le feu roi Ferdinand IV, Polichinelle n'a jamais parlé que le patois napolitain.