Sed revocare gradum superasque evadere ad auras,
Hoc opus, hic labor est[35].
Les oiseaux traversent aujourd'hui l'Averne impunément, car il était couvert de canards.
Après avoir joui quelque temps de l'aspect mélancolique de ce paysage, intéressant aussi par les souvenirs qu'il réveille, je ne croyais pas qu'il fût possible, sans beaucoup de fatigue, de sortir du cirque où nous étions enfermés, quand mon guide prit sa direction vers un point où cette enceinte, à peu près coupée à pic, semblait ne pas pouvoir être escaladée; puis se jetant dans un antre dont l'ouverture est peu apparente de loin: «Nous voici, me dit-il, chez la Sibylle.»
Un des deux guides que nous avions pris à Pouzzoles battit le briquet et alluma des chandelles, sans la clarté desquelles il nous eût été impossible de nous reconnaître dans ce dédale; l'autre, homme robuste et trapu, qui s'appelait Tobia, me prit sur ses épaules; et me portant comme Énée porta jadis Anchise, il me fit traverser les flaques d'eau que l'on rencontre d'intervalle à intervalle dans ce souterrain.
Nous écartant un moment de la ligne que suivait l'allée, nous nous jetâmes dans un couloir qui se présenta sur notre droite, et, de chambre en chambre, nous arrivâmes dans celle qu'avait habitée la Sibylle, vilain séjour taillé dans le roc, ainsi que le lit qui s'y trouve: c'était évidemment une chambre de baigneur. Il y a là un pied d'eau pour le moins; mais j'en sortis à sec sur les reins de mon cheval baptisé.
Au bout du droit chemin dans lequel nous étions rentrés, s'offrit à nous le riant tableau que forment la côte et le golfe de Baja; Baja dont les délices ont été célébrées, non seulement par Horace, mais par Sénèque.
Nullus in orbe sinus Baiis prælucet amoenis[36].
HORAT. Epist. I, lib. I.
L'on conçoit que tous les maîtres du monde aient voulu se faire des palais sur cette plage où tant de dieux ont eu des temples, où les philosophes eux-mêmes venaient chercher des retraites, et que les plaisirs eussent là plus d'attraits et l'étude plus de charmes. Les débris des palais de Néron, de Marius, de Cicéron, de Domitien, de Pompée, de César, de Lucullus gissent mêlés à ceux des temples de Mercure, de Vénus, de Diane, de Cybèle, sur ce rivage où l'on pouvait être appelé aussi par des intérêts d'hygiène. Le golfe de Baja est une véritable chaudière chauffée par un fourneau toujours ardent. Plongez votre main dans la mer, le sable que vous en retirez vous brûle. L'action non interrompue de ce foyer sous-marin se manifeste surtout dans les étuves de Tritoli, autrement dites les bains de Néron.
Les constructions antiques élevées par les Romains près de la source bouillante qui leur fournissait son eau m'intéressèrent moins que la source elle-même. Pour parvenir à cette source, il faut grimper par une voie étroite et raide, taillée dans le roc, dont le pied plonge dans la mer. Arrivé à une grotte autour de laquelle sont quelques blocs disposés à recevoir des matelas, le guide ouvre une porte à claire-voie qui ferme l'entrée d'un corridor de six à sept pieds de hauteur sur trois de largeur, et par lequel on descend jusqu'à la source. Ce n'est pas sans peine que j'y parvins à travers la vapeur étouffante qui s'exhale de cette source. La transpiration qu'elle provoque est si abondante, qu'en moins de deux minutes un pantalon de nankin, seul vêtement que j'eusse gardé, semblait avoir été trempé dans l'eau. On ne peut exécuter ce trajet, si vigoureux qu'on soit, qu'en se courbant et en rasant le sol le plus possible, la chaleur augmentant d'intensité à mesure qu'on monte vers la voûte.