C'est sur ce promontoire que Lucullus avait assis cette villa qui depuis devint celle de Tibère: position admirable, qui d'un côté regarde la mer de Sicile et de l'autre la mer de Toscane,

Quæ, monte summo posita Luculli manu,
Prospectat Siculum, et prospicit Tuscum mare.

PHÆD., lib. II, fab. 5.

Les campagnes délicieuses qui se déploient sur ce plateau sont les Champs-Élyséens. Doivent-elles ce nom à la beauté du site ou aux tombeaux antiques et aux nombreuses sépultures qu'on y rencontre? Elles le doivent à l'une et à l'autre cause, sans doute. Ce séjour des ombres heureuses n'est pas borné par le Léthé, mais par la mer qui se montre par intervalles à travers les arceaux que les vignes décrivent en jetant d'un ormeau à l'autre leurs guirlandes où des grappes d'un raisin gros et violet comme des prunes étaient alors suspendues.

Quand je revins à Baja, le soleil était à son zénith. Je succombais sous le poids de la fatigue autant au moins que de la chaleur, et pourtant je n'étais pas au bout de ma course. Pour regagner Pouzzoles, au lieu de suivre à pied les sinuosités de la baie, nous la traversâmes dans une barque: c'était se reposer en marchant. Je trouvai pendant ce trajet le moyen de me rafraîchir aussi. Assis sur le bord de la barque, les jambes pendantes dans la mer, je prenais ainsi sans fatigue un bain qui acheva de me délasser. Un marinier cependant me retenait par la ceinture de mon pantalon, et bien m'en prit, car je m'endormis si profondément dans cette attitude, que sans lui je serais infailliblement tombé dans les flots où se noya l'altière Agrippine. Or, je ne nageais pas même comme elle. Je fus réveillé par une secousse qu'éprouva notre embarcation en heurtant un débris du pont de Caligula. De la barque, je ne fis qu'un saut dans une sédiole, petite voiture, qui passe là où une calèche n'aurait pas pu passer, et je partis à l'instant pour Cumes.

Je ferais peu de plaisir au lecteur en décrivant ces ruines que j'ai vues sans plaisir: c'est un amas de décombres avec lesquels l'imagination la plus complaisante ne saurait reconstruire le labyrinthe de Dédale, de fabuleuse mémoire, et auxquels ne se rattache aucune grande renommée historique: en fait de pierres, je n'aime que les pierres qui me parlent. Celle qui recouvrait la sépulture de Scipion n'eût pas été muette pour moi, peut-être l'aurais-je retrouvée à quelques lieues de Cumes, aux champs où fut Linternum, aujourd'hui Patria[38]; mais je ne m'en savais pas si près.

De Cumes revenant sur nos pas, nous montâmes à la Solfatarre, volcan qu'on dit près de s'éteindre, et qui semble toujours prêt à se rallumer, atelier où le soufre s'élabore continuellement, s'évaporant par les gerçures, par les crevasses dont la terre blanchâtre qui recouvre ce cratère est sillonnée; il se condense en aiguille et s'attache au premier solide qu'il rencontre. Sur cette croûte dénuée de toute végétation, je me sentais entre le ciel et l'enfer. Appliquais-je l'oreille aux soupiraux que les vapeurs se sont ouverts, j'entendais bouillonner les torrens souterrains; laissais-je tomber un corps pesant sur le sol, sa chute produisait sous mes pieds un retentissement pareil à celui d'un coup de canon tiré dans le lointain et répercuté par un corps sonore: je me croyais sur une mine près de faire explosion.

De là nous allâmes visiter le temple de Sérapis, monument qui fut magnifique, à en juger par les proportions de ses colonnes et par le diamètre de l'enceinte qu'elles dessinent. Mesure de la hauteur d'où les autres sont tombées, plusieurs d'entre elles sont encore debout. On me fit remarquer que leurs fûts portent jusqu'à une certaine élévation des traces vermiculaires dans lesquelles sont incrustées des coquilles. Ces indices, qui constatent l'action des vers marins, ne permettent guère de douter que les eaux de la mer n'aient long-temps recouvert ces belles ruines: la mer n'a toutefois apporté aucune altération aux marbres dont elles sont pavées.

Après une course aussi longue, j'avais besoin de repos. La calèche, que nous vînmes reprendre à Pouzzoles, nous ramena lestement à Naples. Il faisait assez jour encore pour que je pusse discerner les objets: je reconnus facilement pour la voiture de notre ambassadeur une voiture que je rencontrai; elle était attelée de deux chevaux magnifiques, qui lui avaient été donnés à son passage en Lombardie par le général Bonaparte, et flanquée de deux volanti, espèce de laquais qui suivent à pied le train des chevaux, comme autrefois en France le faisaient les levrettes, les coureurs et les chiens danois.

Monge ne pardonnait pas à un ministre de la république française ce luxe qui faisait de l'homme un chien à deux pates, et contrastait quelque peu avec les principes d'égalité qu'il professait trop sévèrement peut-être. C'était, au reste, le seul luxe que se permettait notre ministre, qui réduisait sa dépense à tel point, qu'il n'a jamais payé un rapporteur, ou, pour parler plus intelligiblement, lui espion, bien qu'il n'eut pas d'autre moyen, la plupart du temps, pour découvrir les projets de la cour contre la France et contre lui-même.