Un jour que je lui révélais un fait assez grave dont le hasard m'avait donné connaissance, comme il me témoignait sa surprise de me voir mieux instruit que lui, «Vous seriez au courant de toutes ces manoeuvres, lui dis-je, si vos agens vous servaient avec plus de zèle ou plus d'intelligence.—Mes agens! qu'entendez-vous par-là?—Eh! mais vos espions.—Mes espions! je n'en ai jamais usé et n'en userai jamais, s'il plaît à Dieu! Jamais ils ne me coûteront un sou, me donnât-on le quadruple de ce qu'on me passe pour cet article: c'est un moyen trop immoral.—Je conçois votre répugnance, général; et je vous féliciterais de n'y pas déroger, si les autres diplomates étaient aussi scrupuleux que vous; mais il n'en est pas ainsi. Or, en diplomatie comme en tactique, ne faut-il pas connaître avant tout le terrain sur lequel on marche? Ne faut-il pas savoir ce qui se fait sous terre? Vouloir faire de la diplomatie sans espions, c'est vouloir faire la guerre sans soldats.»
Ce n'était pas le moyen, mais la dépense qui lui répugnait.
CHAPITRE IV.
Voyage au Vésuve.—Herculanum.—Portici.—Pompéi.—Le tombeau de
Virgile.—Le lac d'Agnano.—La grotte du Chien.
J'ai parlé d'espions: les rapports de ceux dont la police napolitaine m'entourait, et à la tête desquels je devais mettre le domestique et le cocher qui me servirent pendant toute la durée de mon séjour à Naples, devaient fort rassurer le gouvernement sur le but véritable de mon voyage, et lui prouver que je ne m'occupais guère de lui que lorsqu'il s'occupait trop visiblement de moi. Excepté les heures que je passais à l'Opéra, mes heures les plus douces étaient, sans contredit, celles que j'employais à courir les champs, à chercher les vestiges des grands événemens, à étudier l'histoire sur ce terrain où elle est écrite par tant de monumens. Je n'y lisais pas non plus sans un vif intérêt les effets des grands phénomènes par lesquels la terre de Naples a été si fréquemment retournée. Comme la côte de Portici n'est pas moins riche, sous ce rapport, que celle de Pouzzoles, je ne négligeai pas d'y faire une excursion.
Talani me dirigea encore dans ce voyage, qui devait être plus long que l'autre, puisqu'il embrassait plus d'objets et une carte plus étendue que le premier. Il nous prit deux journées, l'une pour descendre dans Herculanum et visiter le Muséum de Portici; l'autre pour gravir le Vésuve et parcourir les fouilles de Pompéi.
Herculanum, qui est construit sur la lave, est à plusieurs toises au-dessous de la lave sur laquelle est construite Résina. Quoiqu'il y ait long-temps que l'on travaille à découvrir cette ville, on n'en voit qu'une très-petite partie, la nécessité de soutenir Resina, qui autrement s'écroulerait dans Herculanum, obligeant de combler les vieilles fouilles à mesure qu'on en ouvre de nouvelles, et dès qu'on en a extrait les objets qui peuvent en être transportés. C'est le théâtre qu'on déblayait alors: une partie de la scène seulement était visible. Pour y arriver il me fallut descendre à soixante-dix pieds sous le sol. Je fus frappé de la vivacité et de l'élégance des peintures dont ses murs étaient ornés, et particulièrement de certaines figures de danseuses, qui se dessinaient dans leurs divers compartimens. Je n'en parlerai pourtant pas plus au long, ces objets ayant été décrits et même copiés cent et cent fois.
Le même motif me dispense de promener le lecteur dans le Muséum de Portici, où sont recueillis les objets découverts tant à Herculanum qu'à Pompéi. Je dois dire toutefois que, parmi les fresques antiques qui s'y trouvent, il en est plusieurs qui me frappèrent par les idées ingénieuses et naïves qu'elles expriment.
N'est-ce pas là que j'ai vu, si je l'ai jamais vu, une jeune fille qui, la ligne à la main, assise sur un rocher, pêche, non pas des poissons, mais des amours qui se jouent autour de l'amorce, et se disputent à qui s'y prendra le premier? Je n'ai de ce tableau qu'un souvenir vague comme celui d'un rêve; peut-être même n'est-ce que le rêve d'une imagination moderne, de la mienne même. Il me semble néanmoins l'avoir vu ce symbole de la coquetterie, cette allégorie empreinte, à mon sens, de ce caractère de finesse et de justesse qui se retrouve dans certaines productions de l'antiquité, et particulièrement dans le tableau de cette marchande d'amours dont l'original est à Portici, composition que les modernes ont reproduite de tant de manières, composition aussi spirituelle et aussi gracieuse que la plus aimable fiction d'Anacréon.
Le voyage du Vésuve ne prend guère moins de huit heures, et l'exploration de Pompéi pas moins de quatre: voulant faire tout cela dans la même journée, nous couchâmes à Portici, au pied du volcan.