Par une mesure très-sage, le gouvernement napolitain ne donne qu'à des gens dont il est sûr le privilège de conduire au cratère les voyageurs, de la tête desquels ils répondent sur la leur. Ces bonnes gens, qui se chargent de pourvoir à tout, vinrent nous réveiller le lendemain avant le jour. Comme la famille qui m'avait donné l'hospitalité devait être de la partie, les abords du Vésuve étant inaccessibles aux voitures et peu praticables pour les chevaux, ils amenèrent autant de montures qu'il en fallait pour toute la société, où l'on comptait ainsi autant d'ânes que de personnes. Ces précautions étaient commandées par la nécessité: la course devait être longue, et la chaleur pouvait être excessive.

Après quelques heures de marche à travers les laves et les scories qui roulaient sous les pieds de nos quadrupèdes, sans toutefois les faire broncher, nous parvînmes à la région des cendres. Il était jour. Tournant le dos à la montagne aride qui nous restait à gravir, nous portâmes alors nos regards sur le golfe de Naples dont ils embrassaient toute l'étendue; sur cette mer d'où sortent les îles verdoyantes d'Ischia, de Nisita, de Procida et de Capri au front chauve et sourcilleux comme celui du tyran qui l'habitait; sur cette mer qui, unie en ce moment comme une glace, réfléchissait l'azur du ciel le plus pur et toute la splendeur du soleil levant.

L'admirable tableau que celui à qui les côtes riantes de Baja et de
Sorrento servent de cadre, et autour duquel se dessinent les quais de
Naples et de Portici!

Après avoir respiré quelque temps l'air délicieux du matin, satisfaite de ce qu'elle voyait, la majeure partie de la troupe, effrayée de la fatigue qu'il fallait se donner pour monter plus haut, prit la route de l'ermitage où nous devions nous réunir pour déjeuner. Quant à moi, plus stimulé qu'épouvanté par les difficultés, je persistai dans la résolution de gravir jusqu'au cratère, et accompagné de deux guides, je poursuivis mon chemin à travers les cendres.

Rien de laborieux comme la marche dans ces cendres où je m'enfonçais jusqu'à mi-jambes, et qui s'éboulant sous mes pieds, me faisaient perdre à chaque pas la moitié de l'espace que je venais d'enjamber. Dieu sait que de temps il m'eût fallu, tout alerte que j'étais, pour arriver par ce chemin mouvant au sommet de la montagne qui devenait de plus en plus escarpée, si mes deux compagnons ne m'eussent prêté aide et appui. Pour ces hommes robustes et adroits, et dont les pieds offraient à la cendre une surface au moins double des miens, courir où je pouvais à peine marcher, avancer où je ne pouvais m'empêcher de reculer, n'était qu'un jeu. Me plaçant entre eux deux, l'un, à la ceinture duquel j'étais accroché, m'entraînait en avant, et l'autre, me soutenant les reins, me poussait par derrière; si bien qu'en moins d'une heure je parvins au sommet du Vésuve.

Il était calme alors; et comme le soleil donnait à plomb dans le cratère, mes regards plongèrent sans difficulté dans toute la profondeur de cet immense entonnoir. Je n'y vis rien que de la cendre à travers laquelle s'échappaient des fusées d'une fumée blanchâtre et légère. J'espérais en voir davantage: les contours de ce cône, quoi qu'il ne fût pas coupé parallèlement à l'horizon, me paraissant praticables, je déclarai vouloir en faire le tour. Quand j'aurais annoncé la volonté de descendre dans l'abîme, mes guides ne m'auraient pas étourdi de cris plus lamentables. Observations, supplications, larmes même, ils employèrent tout pour me faire renoncer à cette résolution, et voyant qu'ils n'y pouvaient réussir, ils me quittèrent en déclarant qu'ils n'étaient plus responsables des accidens qui m'arriveraient, et en me recommandant à Dieu et surtout à saint Janvier.

Je n'ai pas éprouvé deux fois un sentiment pareil à celui qui s'empara de moi quand seul, du haut de ce belvéder colossal, je promenai mes regards sur un horizon qui n'avait de bornes que celles où la faiblesse de mes organes le circonscrivait. Le Mont-Cénis est beaucoup plus élevé que le Vésuve. Arrivé là, je me savais bien haut; mais ma raison seule me le disait. Au sommet du Vésuve, que rien ne domine, je voyais une contrée immense se déployer autour et au-dessous de moi comme une carte de géographie. Je ne puis dire à quel point ce spectacle exaltait ma pensée. Et de quel bien-être je jouissais dans cette atmosphère si légère et si pure! mes organes semblaient s'y perfectionner: je respirais avec plus de facilité; j'entendais avec plus de finesse: rien n'échappait à mes regards dans cette vaste scène frappée dans tous ses détails par les rayons du soleil qui m'éclairait sans me brûler.

Trois quarts d'heure de marche me ramenèrent sans accident au point d'où j'étais parti. Au fait, je n'avais couru aucun danger. Le sol sur lequel j'avais marché était aussi ferme que le chemin le plus fréquenté, et ne m'avait offert aucune gerçure assez large pour que je ne pusse pas la franchir sans élan.

Le tour du cratère achevé, je me dirigeai vers Monte-Somma où se trouve l'ermitage. Une vallée sépare ce volcan éteint du volcan très-allumé d'où je descendais par une pente presque perpendiculaire. La tête en arrière, les jarrets tendus, le corps raide, et pesant tout entier sur les talons, je descendis promptement et sans fatigue cette pente, en me laissant glisser avec les cendres mises en mouvement par mon propre poids.

Formée d'une lave aride et raboteuse, la superficie de cette vallée ressemble à celle de la boue durcie par la gelée; elle me rappelait aussi une de celles que Dante a décrites. J'étais là seul, absolument seul. Depuis deux heures je n'avais pas vu une créature animée. Un lézard tout à coup s'offre à moi. Ce ne fut pas sans une douce émotion, je l'avoue, que je rencontrai cet être doué de la faculté de sentir et de se mouvoir; ce n'est pas sans un vif plaisir non plus que j'aperçus le premier brin de verdure qui pointait à travers ce sol brûlé. Ce plaisir est celui qu'apporte la première gorgée d'eau à un palais desséché par la soif. Sans trop m'en rendre compte, j'étais attristé par l'absence des êtres organisés. Par la même raison, le chant du premier oiseau que j'entendis fut pour mon oreille une musique délicieuse; ce n'était pourtant que le cri d'un moineau.