Il me fallut traverser de nouveau le Pausilippe. Avant d'y entrer, je me détournai un peu du chemin pour aller faire une station au tombeau de Virgile ou sur les ruines qu'on décore de ce nom. Rien de remarquable dans cette cave remplie de décombres et dont la voûte est couverte de broussailles. Rien de remarquable non plus sur le monticule sous lequel elle est ensevelie. J'y cherchai vainement ce laurier qui, dit-on, se reproduit depuis tant de siècles sur la cendre du prince des poëtes. C'est là, me dit mon cicerone, en me montrant une place vide et non pas nette; et, sous des herbes brûlées par le soleil, je découvris, non sans peine, un chicot de bois sec gros comme le petit doigt, et, non sans peine, une feuille de laurier plus sèche encore. Était-ce la dernière, était-ce la seule qu'eût portée cet avorton? Je la recueillis religieusement, et l'envoyai à Legouvé, qui peut-être ne l'a pas reçue, car il ne m'en a jamais parlé.
En passant par Pouzzoles, Talani ne négligea pas de nous procurer un chien, pauvre animal aux dépens duquel le gardien de la grotte à laquelle il donne son nom démontre aux voyageurs la propriété délétère du gaz qu'elle exhale; pauvre animal qu'il tue et ressuscite, pour vous amuser, avec autant d'indifférence qu'il éteint et rallume une chandelle et qu'il décharge un pistolet dont il a soin de se munir aussi.
On conçoit, d'après cela, qu'à Pouzzoles un chien soit une propriété utile, un fonds qui rapporte; aussi les paysans spéculent-ils sur cette expérience, et vous louent-ils pour un écu leur meilleur ami. Mais les chiens qui, là, ont autant d'esprit qu'ailleurs, ne portent pas le dévouement jusqu'à se prêter deux fois à cette spéculation; rien de plus difficile que de rattraper ceux qui ont déjà fait une fois le voyage. Au bruit d'une voiture, ils disparaissent tous. Celui qu'on nous livra se fit chercher pendant plus d'une demi-heure.
Lorsque nous arrivâmes au lac d'Agnano, le soleil avait parcouru plus des trois quarts de sa course, et déjà se cachait derrière les montagnes qui forment le bassin de ce vaste réservoir. Sans trop rembrunir la verdure, il amortissait l'éclat de quelques côtes blanchâtres que la végétation ne recouvrait pas. De brûlant qu'il avait été, l'air devenait tiède; et le ciel, toujours pur, le beau ciel d'Italie se réfléchissait dans les eaux limpides que le vent du soir ridait à peine.
Je ne puis exprimer le charme que j'éprouvais à contempler ce tableau paisible. Ce n'est pas sans contrariété que je me sentis arracher à ma rêverie par le physicien de service, qui ne concevait pas qu'on pût s'occuper là d'autre chose que de l'expérience qu'il allait répéter pour la centième fois, et qui d'ailleurs était pressé d'en finir avec le chien qui le mordait.
Nous entrons enfin dans la grotte dont il tient la clef; tout s'y passa comme à l'accoutumée. La chandelle qu'il alluma finit par s'éteindre après avoir perdu graduellement son éclat, à mesure qu'il la rapprochait du sol; le pistolet qui, au niveau de la terre, n'avait pas fait feu, placé à dix pouces au-dessus, avait détonné; par la même cause, le chien, après s'être débattu, tomba dans une immobilité absolue. Il n'en serait jamais sorti si on ne se fût pressé de le porter au bord du lac. L'eau dont on l'inonda le rappela à la vie, mais non sur l'heure. Les pulsations du coeur ne se rétablirent que petit à petit. Il bâilla d'abord, puis il éternua, puis il ouvrit les yeux, puis il étendit ses pates, puis il fit quelques efforts pour se relever, et retomba; puis s'étant traîné jusqu'à l'eau et ayant bu, il se leva tout-à-fait, secoua les oreilles, prit sa course et disparut.
Ce pauvre animal avait passé par toutes les angoisses de l'asphyxie. Elles sont terribles, ainsi que l'a certifié je ne sais quel Anglais, qui, faute d'autre animal, fit l'expérience sur lui-même.
Cependant la nuit était venue. La lune montait sur l'horizon, et répandait une douce clarté sur ce site mélancolique. Je retombai dans ma rêverie pour n'en sortir qu'au théâtre de Saint-Charles, où je revis, pour la dixième fois, Gonzalve de Cordoue que je n'entendis pas plus qu'à l'ordinaire.
CHAPITRE V.
Le camée.—Le docteur Cirillo.—Mission pour Maïna.—Adieux à Naples.—Caserte.—Minturne.—Mola di Gaëte.—Rêve qui n'en est pas un.—Les marais Pontins.—Alba.—Rome.