Je rentrai cette fois à Naples pour n'en plus sortir que le jour où je lui ferais mes adieux, pour toujours peut-être! qu'on me pardonne cette expression d'un regret sincère. Je passais là si délicieusement mon temps que je n'étais pas obligé d'employer! Tout au présent qui m'environnait des merveilles de la nature et des arts, ravi de tout ce que je voyais, de tout ce que j'entendais, de tout ce que je sentais même, du spectacle d'un ciel toujours pur, d'une mer toujours tranquille, du charme d'une mélodie qui se reproduit jusque dans les chants improvisés par le peuple, du parfum des fleurs plus suave dans cette contrée que dans aucune contrée de l'Europe; j'aspirais le plaisir par tous mes sens, je le savourais de toutes les facultés de mon âme; si j'avais eu à Naples ce qui m'était plus cher que Naples, je n'en serais sorti de ma vie.
Le plaisir qu'on éprouve loin de ceux avec qui on voudrait le partager, est toujours mêlé d'une secrète amertume. Tout en appréciant les heures qu'il enchante, on a quelque impatience de les voir finir, comme on désire arriver au terme de sa course, si fleurie que soit la route qui vous y conduit.
Je désirais donc me remettre en route. Mais il ne m'était pas possible de déterminer l'époque de mon départ. Hacquart était toujours au lit; un moment même sa fièvre avait pris un caractère si pernicieux que j'avais craint qu'il ne succombât. Sorti de cette crise, il était hors de danger, mais non pas hors de maladie. L'abandonner dans cet état, c'eût été provoquer une rechute. Il me priait, me suppliait de ne pas partir sans lui. En effet, sans moi que deviendrait-il? il ne connaissait personne à Naples, si ce n'était moi et son médecin, si ce n'était le citoyen Arnault et le docteur Cirillo.
Cirillo! que de souvenirs réveille ce nom-là! Il n'en est pas de plus honorable. On sait quelle affreuse catastrophe a terminé sa vie; on sait que la première restauration napolitaine osa frapper d'un arrêt de mort cet homme qui, soit comme médecin, soit comme magistrat, consacra tous les momens de son existence au service de l'humanité; on sait qu'un infâme supplice fut la récompense du dévouement qui, malgré sa répugnance pour le pouvoir, ne lui avait pas permis de refuser les hautes fonctions auxquelles l'estime des Français et celle de ses compatriotes l'avaient appelé pendant la courte durée de la république parthénopéenne; on sait enfin avec quel dédain il refusa sa grâce, qui lui était assurée s'il consentait à désavouer comme un crime l'acte de résignation que lui avait inspiré un effort de vertu.
Je ne m'étendrai donc pas sur ces faits, qui d'ailleurs sont postérieurs à l'époque où je le voyais tous les jours. Mais je dirai que Cirillo, reconnu dès lors pour un des plus habiles médecins de l'Europe, donnait tous ses soins à mon pauvre camarade, qu'il fut pour lui ce que Jésus fut pour Lazare, et même plus, car, bien que ses ressources fussent moins étendues, il opéra une résurrection tout aussi complète.
Les événemens ont manifesté depuis tout ce qu'il y avait de grand dans son âme. Cette circonstance me révéla tout ce qu'il y avait de bon dans son coeur. S'affectionnant à son malade en raison de la gravité de la maladie et aussi de l'isolement où il se trouvait par suite de mes courses, il venait le voir autant pour le consoler que pour le médicamenter, et n'était pas moins le médecin du moral que celui du physique.
Lors de ses visites, quand je me trouvais près du malade, je faisais tout ce qui dépendait de moi pour en prolonger la durée; et je ne remarquais pas sans quelque orgueil qu'il ne semblait pas porté à l'abréger. J'eus avec lui plus d'une conversation, mais dans notre langue, car il s'en fallait de beaucoup que je parlasse l'italien comme il parlait le français. Je n'ai rencontré dans qui que ce soit plus de savoir uni à moins de présomption, et plus de rectitude unie à un esprit plus étendu. Ses opinions sur les objets les plus graves, soit en morale, soit en politique, étaient absolument les miennes; mais il me le prouvait plus qu'il ne me le confiait. L'aveu qu'il ne me faisait pas se retrouvait dans toutes ses actions, aveu que je craignais presque de provoquer. Cirillo était médecin de la cour, et de quelle cour! Je sentais tout ce que cette place lui prescrivait de circonspection, et j'en faisais la règle de la mienne.
Pendant que Hacquart guérissait, je passais avec des artistes le temps où je n'étais pas près de lui. Quand le spectacle ne m'offrait rien d'attrayant, j'allais voir les Coltelini, famille aimable, composée de deux soeurs dont l'une, non moins recommandable par ses qualités que par ses talens, après avoir pris rang parmi les virtuoses du théâtre de Naples, fut épousée par un riche négociant à qui elle avait inspiré autant d'estime que d'amour; et l'autre, cantatrice moins brillante, mais néanmoins habile musicienne, était, indépendamment de cela, une femme excellente. Dieu sait à quelles épreuves je mettais sa complaisance, et combien de partitions je lui ai fait déchiffrer! Ces dames avaient un frère qui tournait les vers avec facilité et avec grâce. C'est lui qui composa la canzonetta sur laquelle Millico a fait la délicieuse musique que Garat chantait avec une expression si suave.
Le matin je ne sortais guère que pour aller à un atelier, celui de Mme Talani, femme du cicerone dont j'ai parlé. Voici quel intérêt m'amenait là: cette dame travaillait la pierre dure avec habileté, et gravait sur l'onix des portraits fort ressemblans. On m'avait engagé à lui laisser faire le mien, je m'y prêtais. Ce travail est assez long; mais heureusement n'exige-t-il pas jusqu'à la fin la présence de l'original. La tête une fois ébauchée en cire, on la reproduit en pierre, d'après ce modèle qu'on ne peut pas exécuter avec trop de soin.
Mme Talani travaillait avec ardeur à ce camée. Quelque peine qu'elle se donnât, elle ne put pourtant pas l'achever avant mon départ. Après le lui avoir payé, je partis donc, en la priant de le remettre à notre secrétaire de légation, qui se chargea de me le faire parvenir à Paris.