Raconterais-je la suite de mes relations avec cette dame? Pourquoi pas?
Indépendamment de ce qu'elles sont honorables pour cette artiste, elles
ont un caractère romanesque assez singulier pour qu'un Molière ou un
Marivaux du vaudeville en fasse son profit.

Revenu de Naples depuis plus de dix-huit mois, et n'ayant pas entendu parler de ce camée, je regardais mon argent comme perdu, et je n'y pensais plus, quand je reçus avec une petite boîte une lettre écrite en italien, et conçue à peu près en ces termes: «Que pensez-vous de moi, Monsieur? Vous avoir fait attendre plus d'un an un travail dont j'avais reçu le prix! Voici l'explication de ce fait. Votre camée, exécuté sur la pierre que vous avez choisie, était fini; je me disposais à vous l'envoyer quand il m'a été volé. Jugez de mon chagrin. Quel remède à cela? En faire un autre. Vous trouverez dans la boîte jointe à cette lettre un second portrait que je vous prie d'agréer en échange de celui que je vous devais, et dont vous auriez été satisfait, j'en suis certaine.

«Maria-Theresa TALANI.»

J'y trouvai en effet un camée bien empaqueté dans du coton. La pierre en était moins belle que la première; la ressemblance y était moins exacte; mais en pareille circonstance on n'y regarde pas de si près. Je le donnai à qui il appartenait.

Deux ans après, ce camée dormait encore dans le coton, quand quelqu'un remit à ma femme, de la part d'une dame qu'elle avait connue dans son enfance, et que depuis elle avait perdue de vue, un camée à peu près semblable. «Si vous y trouvez la ressemblance que j'y trouve, il vous appartient», lui fit-elle dire par l'ami commun qu'elle avait chargé de cette commission.

Ce camée, signé Talani, était en effet le mien. Comment avait-il passé dans les mains de Mme Marmont, aujourd'hui duchesse de Raguse, car c'est elle qui le rendait si gracieusement à sa première destination? Voici ce que m'a raconté à ce sujet ce pauvre Allard en nous le remettant.

Pendant un séjour qu'elle avait fait à Milan, où son mari avait eu le commandement après la bataille de Marengo, Mme Marmont désirant compléter, pour s'en faire un collier, une collection de camées représentant les premiers Césars, et n'en ayant que onze, faisait chercher de tous côtés celui qui lui manquait pour compléter sa douzaine. Un jour on le lui apporte à sa toilette: «Madame, lui dit le brocanteur, voilà votre Titus, ou votre Néron, votre empereur.—Un empereur, cela! dit-elle à Allard; qu'en pensez-vous?—Je pense que c'est un empereur, s'il y en a un qui ressemble à Arnault.—C'est ce que je pense aussi. Tâchez donc de me trouver une autre tête, dit-elle au marchand. Je garde néanmoins celle-ci, mais ce n'est pas pour moi.» On sait le reste.

J'aime à raconter ce fait; il signale à la fois un bon coeur et un esprit aimable. Mais par quel hasard étais-je ainsi devenu objet de commerce? Mon cicerone manquait d'ordre. Dans un pressant besoin peut-être aura-t-il fait monnaie de ma tête, et, de revendeur en revendeur, je serai passé entre les mains de celui qui a eu de moi plus que je ne valais.

Quoi qu'il en soit, ma femme possède ces deux portraits, qui ne se ressemblent guère, mais qui, dit-on, me ressemblent, et sont venus de Naples se rejoindre à Paris dans le même écrin par des chemins bien différens.

Il y avait long-temps que j'avais rompu tout rapport avec l'ambassadeur, quand on m'apporta une lettre de sa part. Cette lettre venait de Corfou. Elle était de Digeon, qui m'envoyait un arrêté par lequel le général Bonaparte me chargeait d'une mission auprès du bey de Maïna, et pour laquelle il m'adjoignait un médecin corse nommé Stephanopoli, Grec d'origine. Cette mission, sous l'apparence de répondre aux prévenances des Maïnotes, pouvait bien avoir pour but de préparer l'émancipation future de l'ancien Péloponèse. Le concours de Stephanopoli m'eût été d'autant plus utile à cet effet, que j'ignorais absolument le jargon des descendans d'Agésilas et de Lycurgue, qui lui était très-familier. Je serais revenu sur mes pas pour la remplir, si le terme fixé par le général n'eût été passé depuis long-temps. D'ailleurs, comme il m'annonçait qu'à mon retour de Maïna il me ferait revenir par l'Italie, je crus ne pas contrarier ses idées en anticipant sur l'époque de mon rappel[40].