Le docteur Cirillo ne trouvant plus d'inconvénient à ce que le convalescent qui, depuis quelques jours sortait en voiture, entreprît le voyage de Rome, nous nous arrangeâmes pour le faire de concert avec M. Bidois, banquier de Paris, qui avait été chargé de recouvrer les contributions qu'en vertu des traités la cour de Naples devait payer à la France. Ce banquier, homme fort aimable, voyageait avec une dame fort belle et au moins aussi aimable que lui: c'était sa femme.

La chose convenue, je m'adressai à notre ministre pour avoir un passeport du ministère napolitain, service qu'il me rendit avec empressement; je lui offris, en reconnaissance, de me charger de ses dépêches pour Rome et pour Florence, offre qu'il accepta avec empressement aussi; et le 12 septembre, chargé de son esprit, je me suis mis en route pour la capitale du monde.

Comme il nous fallait traverser les Marais-Pontins, et que l'on ne fait pas ce trajet sans se prémunir contre la fièvre, le bon docteur avait indiqué à son client quelques préservatifs. «Et vous, me dit-il obligeamment, vous ne feriez pas mal de prendre aussi quelque précaution.—Et laquelle, docteur?—Quelques grains de tartre stibié.—Quelques grains d'émétique! Me donner une maladie certaine pour éviter une maladie douteuse!—L'émétique vous répugne donc bien fort?—Il me tue.—Munissez-vous alors du meilleur vin possible, du vin de Bordeaux le plus vieux.—Cette médecine-là ne me répugne pas. Je vous promets de me conformer à l'ordonnance. Je vous dirai même, entre nous, que c'est un régime auquel je me suis mis dès long-temps, par instinct sans doute.

Ce bon docteur sourit à mon hygiène, et nous quitta en nous souhaitant un bon voyage. En échange, nous lui souhaitâmes tout le bonheur que méritait le meilleur des hommes. Deux ans après pourtant… je n'imaginais pas que les larmes pussent jamais me venir aux yeux en me rappelant ces adieux-là.

Le premier préservatif qu'il m'avait prescrit est au reste tellement en usage dans le pays de Naples et dans les États romains, que peu de personnes sortent sans avoir sur elles de l'émétique dosé. Éprouve-t-on la plus légère incommodité en promenade? vite on court au premier ruisseau; on y puise de l'eau dans le creux de sa main, et l'on avale sur place le spécifique qu'on y a délayé; et l'effet produit, on continue sa route comme si de rien n'était. C'est ainsi que Talani en usait et me proposait d'en user dans nos courses. Ouvrant à chaque pas son portefeuille, per l'aria cattiva, me disait-il, en m'offrant une prise d'émétique comme on offre une prise de tabac.

De Naples nous nous rendîmes à Capoue, dont les délices ne nous retinrent pas si long-temps qu'Annibal, car nous n'y restâmes que le temps nécessaire pour changer de chevaux; avant d'y arriver nous nous étions détournés de la route pour aller voir Caserte, édifice construit avec les marbres les plus rares, décoré avec les statues et les tableaux les plus précieux, palais où rien ne manquait, excepté des meubles. Ceux de l'appartement du roi et de la reine, qui couchaient dans la même chambre, étaient des plus mesquins; deux petits lits en tombeaux semblaient y avoir été oubliés et s'y perdaient dans l'immensité.

Sur les rayons d'une bibliothèque peu nombreuse, je trouvai les oeuvres complètes d'un auteur français.—Les oeuvres de Voltaire?—Non.—De Buffon?—Non.—De Rousseau, de Montesquieu?…—Non, non, non; les oeuvres complètes d'Arnaud-Baculard. Dans un cabinet était un mauvais tableau où la reine Caroline d'Autriche, en costume tragique, contemplant avec plus de fureur que d'attendrissement les bustes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, leur promettait vengeance en fort mauvais vers inscrits sur un ruban qui lui sortait de la bouche. Ce tableau, aussi mal peint qu'il était mal conçu, me parut une véritable profanation, une ridicule parodie d'un sentiment aussi noble que naturel.

Nous avions calculé notre marche de façon à traverser le lendemain les Marais-Pontins après le lever du soleil. Nous allâmes en conséquence coucher à Mola di Gaëte. Avant d'y arriver, on traverse le Garigliano (l'ancien Liris), petit fleuve dont les eaux forment les marais d'où sortait Minturne, et dans la fange desquels Marius chercha un asile contre la proscription. Quand je traçais cette scène terrible, je ne m'imaginais pas voir jamais le théâtre où elle s'était passée.

Cette contrée est illustrée aussi par un autre événement non moins tragique. C'est aux environs de Mola, autrefois Formiæ, que Cicéron proscrit fut assassiné.

À Mola, nous descendîmes dans une vaste auberge où nous soupâmes assez bien et fort gaiement avec l'aimable ménage qui faisait route avec nous. Le sujet de la conversation pendant une partie du repas avait pourtant été assez triste. Les postillons nous avaient raconté force histoires de bandits, exagérant le danger peut-être, pour nous détourner de l'idée de voyager de nuit. «À propos, dis-je à un domestique que j'avais pris à Naples, ayez soin de tirer les armes de notre voiture et de les mettre dans ma chambre: surtout n'oubliez pas le tromblon; car s'il prenait à ces Messieurs fantaisie de nous faire visite cette nuit, encore faudrait-il avoir de quoi répondre à leur politesse.»