Il était onze heures du soir quand nous entrâmes dans la ville sainte: on nous conduisit place d'Espagne, chez Sarmiente, en face de la barcaccia.
LIVRE XII.
DE LA MI-SEPTEMBRE À LA FIN DE DÉCEMBRE 1797.
CHAPITRE PREMIER.
Quinze jours à Rome.—Le Forum.—Le Capitole.—Joseph Bonaparte et sa famille.—Lettres de Bellérophon.—Le chef de brigade Suchet.—Les Buratini.
Quand on est arrivé de nuit à Rome, on se lève de bonne heure le lendemain. Dès le matin, j'étais au pied du Capitole. Pourquoi pas au Vatican, me dira-t-on? Parce que la demeure des papes, tout bon catholique que je sois, m'intéressait moins que la ville des Césars; parce que c'étaient des ruines plus que des édifices, et la Rome des Romains plus que celle des Italiens que j'étais impatient de voir.
J'étais sans cicerone; mais en a-t-on besoin à Rome? Le premier venu m'indiquait tout; les enfans me nommaient tout; les restes du temple de la Concorde, ceux du temple de Jupiter tonnant, l'arc de Septime-Sévère, l'arc de Tite, le temple de la Paix, la place où furent les Rostres, celle où était le gouffre de Curtius, le temple d'Antonin et de Faustine, l'arc de Constantin, le Mont que recouvrait le palais des Césars, la Voie Sacrée, le Colossée, que nous appelons le Colysée.
Je l'avouerai, ces débris de la grandeur romaine ne répondirent pas à l'idée que je m'en étais faite. À l'exception de ceux du Colysée dont l'étendue donne la mesure de la puissance qui l'a fait, et de la population pour laquelle il a été fait, ils me semblèrent appartenir à des monumens de proportion médiocre.
Je ne pouvais retrouver le gouffre de Curtius dans une mare d'eau verdâtre; le Forum dans le Campo vaccino; la Maison Dorée dans les broussailles qui recouvrent le mont Palatin; la Voie Sacrée dans le sentier hérissé de ronces et de chardons qui traverse la vaste solitude où jadis se décidaient les destins du monde, et où l'on ne s'assemble aujourd'hui que pour vendre ou pour acheter des vaches.
Ce n'est pas sans quelque contrariété non plus que je voyais les monumens antiques appropriés à des institutions modernes: l'inquisition établie dans le temple de Minerve, le collége des apothicaires dans le temple d'Antonin, l'autel de Jupiter, l'ara coeli, devenu celui du bambino (le marmot), ou, autrement pour le français, l'Enfant Jésus; le temple de tous les Dieux changé en temple de tous les Saints, le Cirque de Vespasien transformé en Calvaire, et la croix arborée sur tous ces édifices. Cela me semblait non seulement une profanation de ce signe, mais encore un acte d'usurpation. Les papes, en l'attachant aux temples du paganisme, me rappelaient la prétention de ces filous qui croient acquérir la propriété d'un mouchoir parce qu'ils y mettent leur marque.