À la nuit pourtant ces objets reprirent à mes yeux leur caractère; effet sans doute de mon imagination qui, plus libre à la clarté vague de la lune, leur retrouva les formes et les proportions qu'elle leur avait prêtées d'abord, et put repeupler de héros, de consuls, de tribuns et de citoyens cette place où le jour ne m'avait fait voir que des bouviers, des mendians et des moines.

Je ne revins pas chez moi sans avoir vu le Capitole, et mesuré des yeux la Roche Tarpéienne. Quoique ce Capitole soit l'oeuvre de Michel-Ange, il ne me satisfit pas: il manque du grandiose qui dans ma pensée signalait le premier des monumens de la première ville du monde. Mais est-ce au Capitole qu'il faut chercher aujourd'hui le centre du pouvoir de Rome?

Au Capitole de Vespasien, au Capitole de Sylla, à celui des Tarquins même appartenait le caractère que je cherchais dans celui-ci. La Roche Tarpéienne ne me présenta pas non plus cet escarpement formidable que lui donne l'histoire: pas un grenadier qui ne parvînt aujourd'hui, d'un élan, au sommet de cette roche devant laquelle s'arrêta celui des Sabins et des Gaulois; pas un écolier qui ne fît impunément le saut qui coûta la vie à Manlius.

Rien de cela ne m'émut. Mais je me sentis pénétré de respect et d'admiration à l'aspect de la statue équestre de Marc-Aurèle. Le caractère de ce philantrope, de ce philosophe couronné, respire sur ce visage, où la sagesse et la bonté s'allient à la majesté la plus douce. Je ne m'étonnai plus en le voyant que des gens du peuple l'eussent pris pour un saint et invoqué comme tel: on en invoque de pires.

Je ne m'étonnai pas non plus, en voyant le cheval qui le porte, qu'après l'avoir établi sur sa base, Michel-Ange lui ait dit: Souviens-toi que tu vis, marche.

Quand l'heure où l'on pouvait se présenter sans indiscrétion chez le ministre de France fut venue, je courus chez lui. C'était alors Joseph Bonaparte. Pendant mon séjour à Corfou, de la légation de Parme il avait passé à celle de Rome. J'en reçus l'accueil le plus affectueux. Le palais qu'il devait habiter n'étant pas encore prêt à le recevoir, il logeait provisoirement dans une belle auberge qu'il occupait en entier avec sa chancellerie. Me témoignant le regret de ne pouvoir m'héberger, il m'invita à regarder sa table comme la mienne, et à venir y prendre place dès le jour même.

Dans cette première entrevue, si pressé qu'il fût, car il expédiait un courrier à son frère, il me fit plusieurs questions relativement à la position des Français à Naples. «La lettre du ministre de France vous en dira probablement sur ce sujet plus que je n'en pourrais dire», répondis-je, en lui remettant la dépêche dont celui-ci m'avait chargé; et lui laissant terminer sa correspondance, j'allai m'occuper de la mienne et écrire au général en chef la lettre que j'ai cru devoir consigner dans mes notes, parce qu'elle contient sur la mission que je venais de remplir des renseignemens qui en complètent l'histoire, et que je ne crois pas dénués d'intérêt[41].

À l'heure du dîner, la famille du ministre était réunie dans le salon: c'est là que je vis pour la première fois Mme Joseph Bonaparte, femme excellente, femme dont les grandeurs n'altérèrent pas la simplicité, et dont l'infortune n'a pas pu aigrir l'angélique bonté. J'y vis pour la première fois aussi Caroline Bonaparte; enfant encore, elle ne laissait pas deviner tout ce qu'elle a de viril dans le coeur, mais elle portait déjà sur son visage de petite fille l'indice d'une beauté qui aurait peu de rivales: ni l'une ni l'autre ne se croyait destinée à régner dans le royaume sur la frontière duquel nous nous trouvions.

Après m'avoir présenté à sa femme, ce bon Joseph me prit en particulier. «Vous avez évité, me dit-il, de vous expliquer sur notre ministre à Naples, il n'est pas aussi réservé à votre égard; lisez.» Et il me remit la lettre que je lui avais apportée de la part de ce ministre. Je lus, et je ne vis pas sans quelque surprise que c'était une dénonciation en forme contre moi.

Que ce diplomate crût devoir donner à un confrère un avis charitable, c'était chose toute simple, mais qu'il me fît porteur de cette lettre où il me signalait avec tant de bienveillance, c'était peut-être pousser un peu loin l'habileté diplomatique. Je ne m'en fâchai pas pourtant, au contraire: «Je n'ai rien à répondre à cela, dis-je à Joseph Bonaparte en la lui rendant, si ce n'est que notre ministre à Naples est encore plus malin que je ne croyais. Ce tour-ci est plaisant; ceux qu'il fait d'ordinaire sont moins spirituels, mais peut-être sont-ils plus risibles encore.—Voulez-vous parler de son économie? Monge m'en a déjà conté de ce genre, reprit Joseph. J'en sais aussi qui se sont passés sous mes yeux quand je le reçus à Parme. La libéralité n'est pas dans ses habitudes: sous ce rapport, rien ne me surprendra de lui; mais ce qui me surprend, c'est cette perfidie: je le croyais bonhomme.—Je crois, répliquai-je, qu'elle ne se borne pas à ce seul fait, et qu'une autre lettre dont je me suis chargé pour notre ministre à Florence, est un duplicata de celle que j'ai eu l'honneur de vous remettre. Je vous remercie de m'avoir mis dans cette confidence: j'aurai quelque plaisir à étudier sur la figure de cet autre diplomate l'effet que produira sur lui la lecture de cette circulaire, si, comme je l'espère, il la lit en ma présence; ce sera une véritable comédie.» Dès ce moment, au fait, il me fut impossible de penser sans rire à une malice qui tournait à la confusion de son auteur.