Parmi les convives, il se trouva plus d'une personne qui ont depuis acquis une grande illustration, non seulement par le rang où elles sont parvenues, mais par les titres qui les y ont portées: tel était le capitaine Arrighi, aujourd'hui duc de Padoue; tel était un chef de brigade que la réunion si rare des qualités du militaire et de l'administrateur, et que des services si divers et si éminens ont élevé à la plus haute des dignités de l'armée.
Je m'explique. Quatre mois avant, quand je me rendais de Milan à Venise, je remarquai entre Vérone et Vicence un officier qui, en voiture découverte, faisait ainsi que moi, et concurremment avec moi, cette route de toute la vitesse de la poste. Le caractère de sa figure à la fois noble et franche m'avait frappé: l'attrait qu'elle avait pour moi me faisait désirer, à mon insu, qu'elle appartînt un jour à un de mes amis. Le lendemain, ce n'est pas sans plaisir que je rencontrai la même figure à Venise, chez le commissaire-ordonnateur, où mes affaires m'avaient appelé. L'officier qui la portait m'avait remarqué de son côté; il me le prouva en me rendant avec bienveillance le salut bienveillant aussi que je lui fis. Mais à cela se bornèrent nos premiers rapports; nous n'eûmes ni le temps ni l'intention peut-être de nous parler. Je le vis partir sans savoir qui il était; sans avoir rien appris, si ce n'est qu'il y avait au monde une personne de plus qui me plaisait, et ne l'ayant pas rencontré depuis, je n'y avais plus pensé. Quel fut mon étonnement de le reconnaître dans le chef de brigade Suchet, qui me fut présenté par Joseph ou auquel Joseph me présenta! C'est alors que nous nous prîmes la main pour la première fois, et que nous formâmes tacitement un pacte qu'il n'a jamais renié, quelque intérêt qu'il ait eu à le faire dans les rapports où des destinées si différentes nous ont jetés depuis.
Les théâtres n'étaient pas ouverts. Pour y suppléer et amuser les dames, le ministre fit venir les buratini, marionnettes fabriquées avec un peu plus d'art que les nôtres, et jouant quelquefois des drames meilleurs que les nôtres aussi. Je ne me rappelle pas trop celui qu'ils jouèrent sur leur théâtre portatif; mais je me rappelle très-bien qu'il m'amusa beaucoup, et qu'avec leur visage de bois, ces comédiens m'ont paru valoir au moins telle marionnette à visage de chair, tel automate qui se meut sans y être contraint par le fil de Brioché.
CHAPITRE II.
La fontaine Égérie.—Les catacombes de Saint-Sébastien.—La Basilique de Saint-Pierre.—Le Vatican.—La chapelle Sixtine.—Une béatification.—La villa Albani.—Tivoli.—Départ pour Florence.
Je ne traînerai pas le lecteur de musée en musée; ce serait lui donner toute la fatigue que j'ai eue à les parcourir dans le court espace de temps que je passai à Rome, et lui faire un ennui de l'admiration. L'abondance des chefs-d'oeuvre est là si grande qu'ils se nuisent quand on ne met pas quelque intervalle dans ses visites. De ces sensations si rapprochées résulte pour les yeux une lassitude semblable à celle que donne à l'oreille un concert trop long, si brillant qu'il soit; dans le premier cas on finit par avoir besoin de ne plus voir, comme dans le second de ne plus entendre! Là où tout est également beau, rien ne paraît beau: Rome ressemble à une table trop splendidement servie, où les repas se succèdent si rapidement que l'appétit n'a pas le temps de renaître: on y est rassasié sans avoir mangé.
Qu'on me pardonne donc de ne pas rentrer dans ces musées dont l'inventaire d'ailleurs a été fait par tout le monde, et de m'occuper moins de Rome que de ses environs.
En prenant à son origine, c'est-à-dire au pied du Capitole, cette via Appia, contre laquelle ma voiture s'était brisée en sortant de Brindisi, j'arrivai par la porte dite autrefois Capena, à Saint-Sébastien, hors des murs. Dans cette antique église est l'entrée des Catacombes romaines, mine inépuisable de reliques, terre sanctifiée par le sang de cent soixante dix-huit mille et un martyrs. La dévotion, je l'avouerai, m'entraînait encore là moins que la curiosité, moins que le désir de connaître ces souterrains si fortement recommandés à tout voyageur français, par le danger qu'y courut le peintre Robert, et aussi par les vers que ce danger inspira au poëte Delille, qui faisait de beaux vers, n'en déplaise à tels et tels versificateurs, qui, à la vérité, font les vers tout autrement.
Ces Catacombes, qui n'ont pas été formées, comme celles de Naples et de Paris, par des extractions de pierre, n'offrent pas à l'oeil l'aspect menaçant, mais pittoresque de voûtes formées de masses irrégulières toujours près de se détacher. Rien n'y rappelle l'art de l'architecte. Creusées dans une terre brune, elles semblent moins avoir été fouillées avec le fer qu'avec les ongles: c'est un véritable terrier dont les allées basses et étroites ont été poussées dans mille directions. Plus attristé qu'effrayé, je me croyais là dans le royaume des taupes. Je conçus pourtant quel danger il y aurait à s'engager sans guide dans cet obscur labyrinthe. À mesure que je m'y enfonçais, l'aventure de notre Robert se représentait à ma mémoire avec plus de force et me faisait frissonner: je n'attendis pas pour en sortir que les bougies qui m'éclairaient tirassent à leur fin.
J'ai cru retrouver quelque ressemblance entre les carrières des Gobelins à Paris et les Catacombes de Rome, à la couleur près.