Au retour, après avoir passé au pied de la tour de Cecilia Metella, appelée Capo di Bove par le peuple, qui n'est frappé que des têtes de boeuf figurées dans la frise dont ce monument est orné, j'allai voir la fontaine Égérie. Dépouillée du prestige que lui prêtait la tradition, ce n'est plus aujourd'hui qu'une grotte muette et solitaire, tapissée de scolopendres et de capillaires, où de la niche d'une statue mutilée s'échappe ou plutôt s'épanche à travers des marbres brisés une source des plus limpides. La nymphe n'a pas été dégotée par un saint.
Je sais d'autant plus mauvais gré aux Romains modernes de dérober les monumens de Rome ancienne aux dieux auxquels ils étaient consacrés, que les chrétiens n'ont pas besoin de recourir à cet expédient pour donner à leur culte des temples dignes de sa sublimité: c'est ce que je me disais en voyant Saint-Jean-de-Latran, et surtout après avoir vu Saint-Pierre.
Saint-Pierre! La tête de l'homme a-t-elle jamais rien conçu de si vaste, la main de l'homme a-t-elle jamais rien construit de si grand! quel temple que celui où le plus grand des temples antiques ne figure que comme accessoire, et dont le dôme égale, surpasse même en diamètre la totalité du Panthéon. Dans ce monument tout est colossal: tant que l'homme ne s'y présente pas, tout y paraît pourtant de grandeur naturelle, tout, jusqu'aux supports de la coquille où l'eau bénite vous est offerte, tout jusqu'à ces enfans auprès desquels le plus haut des soldats du pape semble un pygmée.
Comme la foi qui s'y manifeste, là tout sera éternel: le temps est sans puissance même contre les décorations des chapelles dont l'intérieur de ce temple est entouré, et qui ont chacune la dimension d'une église: les objets, figurés ailleurs sur la toile par le pinceau, sont colorés par les marbres dans ces tableaux qui n'ont pas été peints, mais bâtis; tableaux inaltérables comme le bronze qui les encadre, comme la pierre qu'ils recouvrent.
Que l'homme est petit dans cette immense production de son génie, sous ces arceaux dont son oeil peut à peine mesurer la hauteur, dans cette nef dont son regard embrasse à peine l'immensité, sous ces voûtes où la foule qui accompagne la marche triomphale du souverain pontife se perd comme une procession de fourmis, et où le souverain pontife lui-même ne semble qu'un point, malgré les artifices employés pour lui donner plus de volume sur le palanquin où on le promène, où on l'exalte en brûlant sous son nez des étoupes, symboles de sa gloire éphémère, comme le lui rappellent ces paroles: Sic transit gloria mundi (ainsi passe la gloire de ce monde), paroles que lui font corner par un porte-voix ses envieux et même ses courtisans le jour de son exaltation.
Le saint qui donne son nom à cette basilique, le prince des apôtres, y occupe, comme de raison, une place éminente. Le bronze dont sa statue est formée est, dit-on, celui de l'ancien Jupiter Capitolin. La destinée de ce métal, qui, après avoir été adoré comme maître des dieux, l'est comme prince des apôtres, me rappelait celle de plus d'un personnage qui, se maintenant dans la même position sous tous les régimes, semblent être aussi des idoles inamovibles.
Près de ce monument de la piété universelle, près de cette métropole de la catholicité, est le Vatican, séjour des papes, siége du pouvoir pontifical, atelier où se tissent les décrets qui gouvernent l'Église, arsenal où se forgent les foudres qui la défendent. La magnificence de ce palais n'est pas moindre que celle du temple.
On ne concevrait pas comment le trésor de l'église de Rome aurait pu suffire à tant de dépenses, si depuis dix siècles il n'était alimenté par les contributions des peuples et des rois. Cette réflexion m'en suggéra une autre: que les zélateurs d'une religion subviennent aux besoins du premier pontife de cette religion, et qu'ils y subviennent largement, c'est juste, sauf toutefois à discuter ses besoins. Mais cela posé, ne s'ensuit-il pas que tous les contribuables devraient participer à l'élection du fonctionnaire qu'ils soldent, et n'est-il pas singulier que le chef de l'Église universelle ne soit élu que par quelques cardinaux qui, pour la plupart Italiens, ont pour principe de ne choisir qu'un cardinal et qu'un Italien?
Les chefs-d'oeuvre accumulés dans Saint-Pierre et dans le Vatican ont été énumérés et décrits mille fois. Je ne referai pas ce qui a été fait le mieux possible; je dirai seulement que la fécondité du génie qui a satisfait à tant de demandes n'est pas moins surprenante que la prodigalité qui a pu satisfaire à tant de dépenses.
Parmi ces chefs-d'oeuvre, deux prodiges surtout m'ont confondu: la fécondité de Raphaël prouvée par tant d'ouvrages; la fécondité de Michel-Ange prouvée par un seul, le Jugement dernier.