Dans ces diverses excursions, je fus surpris de trouver certains quartiers de Rome absolument déserts. «Ses habitans, me dit-on, vont passer ce mois-ci ailleurs.—Et pourquoi?—Perchè? l'aria cattiva.» En effet, à commencer par le pape, qui à des époques déterminées va chercher, dans un quartier différent de celui qu'il habitait, un air plus sain, un habitant de Rome, pour peu qu'il craigne la fièvre, change de domicile à ces époques. Ainsi tous les quartiers de Rome ne sont pas simultanément habités toute l'année; il en est même qui sont absolument abandonnés: ce qui explique le peu de rapport qu'il y a entre l'étendue de la ville et le nombre de sa population.
D'antiques monumens, décorés surtout par de grands souvenirs; des édifices modernes enrichis par tous les arts, et ne rappelant guère que les prodigalités du népotisme; le luxe au-dehors des maisons; la misère dans l'intérieur; bien plus, la misère et la gueuserie dans les rues sous l'habit ecclésiastique qui là est revêtu par toutes les professions, voire les plus profanes; telle est, en résumé, la Rome matérielle, vaste séminaire, immense hôpital entretenu par les aumônes de la catholicité.
Quant à la Rome morale, Masson de Morvillers en a ébauché assez plaisamment la miniature dans ces vers qu'il aimait à réciter et que j'ai retenus:
Aujourd'hui cette triste Rome
Arme d'agnus ses fantassins,
Ce Capitole, qu'on renomme,
Est gardé par des capucins,
Et l'on y fait encor des saints,
Ne pouvant plus y faire un homme.
Averti un matin qu'à midi précis on faisait un saint à ma porte, dans l'église du coin, et curieux de savoir comment on s'y prenait pour cela, j'y courus.
Ce n'était pas toutefois de canonisation qu'il s'agissait, mais de béatification, choses différentes, la canonisation étant l'acte par lequel le pape déclare, en conséquence de miracles dûment constatés, que le prédestiné dont ils émanent doit être honoré comme saint dans toute la catholicité, et la béatification un acte par lequel Sa Sainteté, l'avocat du diable entendu, et nonobstant son opposition, se borne à déclarer que l'individu en question est admis au nombre des bienheureux, et qu'il peut être honoré comme saint, bien qu'il ne soit pas inscrit aux sacrés diptyques.
Pour arriver à la canonisation, il faut passer par la béatification, comme il faut avoir été compagnon pour être reçu maître: mais cela ne se faisant pas sans frais pour la patrie du canonisé, l'une ne suit pas toujours l'autre. Voilà pourquoi Benoît Labre, de Boulogne-sur-Mer, ne sera jamais qu'un bienheureux. La France, qui n'a plus d'argent de trop, fournirait-elle aujourd'hui cent mille écus pour faire un saint de ce gueux-là?
Le béatifié était Espagnol: l'Espagne ne lésina pas; aussi tout alla-t-il au mieux. Le pape officia lui-même dans l'église où se fit la solennité.
Sa Sainteté s'y rendit dans un carrosse à huit chevaux, conduits par un cocher et des postillons habillés en damas cramoisi, chaussés de bottes de maroquin rouge, et dont les doigts, surchargés de camées, se perdaient sous des manchettes de dentelle comme le jabot dans lequel ils se rengorgeaient. Coiffés en ailes de pigeon, poudrés à frimas, et laissant leurs cheveux flotter librement par derrière, comme autrefois les procureurs et les conseillers au Parlement, ces serviteurs du serviteur des serviteurs portaient le chapeau sous le bras, bien que le soleil tombât à plomb sur leur tête d'où ruisselaient la sueur et la pommade. Le cortége pontifical était ouvert par le porte-croix, dont le mulet blanc me parut tout aussi noir que celui qu'il montait à Paris. Ce cavalier-là était ecclésiastique et en portait l'habit. Cet appareil m'inspira plus de gaieté que de vénération.
Pendant la messe, une excellente musique fut exécutée par des abbés des deux sexes; quelque nature de voix qu'on possède, on ne peut chanter devant Sa Sainteté qu'en culottes, bien plus, qu'en habit ecclésiastique, l'habit ecclésiastique étant à Rome ce qu'est l'habit militaire à Berlin, l'habit par excellence.