Les ruines de la villa Adria donnent une grande idée de sa magnificence et de l'étendue de cette retraite que se bâtit Adrien, et que ce philosophe s'est faite avec les trésors d'un empereur. Il n'y reste toutefois aucun des ornemens que sa passion pour les arts y avait accumulés, si ce n'est le stuc dont ces murs sont enduits, et qui depuis dix-sept cents ans résiste à l'intempérie des saisons. Les objets précieux qu'on y a trouvés sont dispersés dans les Musées de Rome.

Remarquons à cette occasion que la plupart de ces objets sont des marbres. Les bronzes y étaient rares, et c'est tout simple: ce métal ayant une valeur indépendante de la forme que l'art peut lui prêter, les barbares (et il faut mettre à leur tête le pape Urbain VIII, qui, pour armer le château Saint-Ange, fit convertir en canons les bronzes dont la voûte du Panthéon était ornée); les barbares, dis-je, n'ont pas respecté cette forme; ils ont dû fondre tout le bronze qui n'a pas été enfoui. Quant aux marbres sculptés, ils ne se donnaient pas toujours la peine de les déshonorer. Ainsi est resté intact le fût de la colonne Trajane, du haut de laquelle a été précipité le bronze qui représentait le meilleur des hommes.

Le choix de la matière n'importe pas peu à la conservation des monumens; c'est de là surtout qu'elle dépend, et l'action du temps est moins à redouter encore pour elle que la cupidité des hommes. Le plus solide des monumens de Paris, la colonne napoléonienne, en est le moins durable par cela même que la matière en est plus précieuse.

Le pauvre Hacquart cependant s'était remis au lit; la fièvre l'avait repris plus vivement que jamais. Plus prudent à Rome qu'à Naples, il me déclara à mon retour qu'il reconnaissait l'impossibilité de se remettre en route avec moi, et l'impossibilité où j'étais d'attendre pour partir qu'il fût en état de me suivre; en conséquence, il me rendit ma liberté.

Rien ne me retenant à Rome, et plus d'un intérêt me rappelant au quartier-général qui était transporté aux extrémités du Frioul, j'allais partir seul, quand Suchet me demanda si je voulais lui donner deux places jusqu'à Padoue où il avait laissé sa demi-brigade, et faire ménage avec lui pendant le voyage. Sa proposition fut acceptée avec joie, comme on l'imagine.

Suchet n'était pas encore ce qu'il a été depuis; mais on ne pouvait pas trouver dans un compagnon plus brave un coeur plus loyal, un caractère plus aimable. Après avoir pris congé de l'ambassadeur et de son excellente femme, nous partîmes pour Florence le 29 septembre.

Pendant mon séjour dans la ville sainte, je n'eus qu'à me louer du gouvernement romain, car je n'eus pas à m'en plaindre. Je ne sais s'il fit attention à moi, mais je sais qu'il ne me força pas une seule fois à faire attention à lui, et que je vécus à Rome comme j'avais espéré vivre à Naples, occupé d'arts et de plaisirs, sans être entravé dans mes jouissances par aucune distraction suscitée par la police. Les Romains me semblaient avoir abjuré cette fureur anti-révolutionnaire qui avait antérieurement assassiné Basseville, et qui quatre mois après assassina Duffault; les affaires allaient alors chez eux comme dans le bon temps, comme au temps de Benoît XIV, qui définissait ainsi la constitution romaine: Le pape ordonne; les cardinaux n'obéissent pas, et le peuple fait ce qu'il veut.

Cette tranquillité des esprits était alors d'autant plus remarquable, qu'en conséquence du traité de Tolentino, le pape, pour s'être mêlé des affaires de ce monde, payait je ne sais combien de millions; que des commissaires français venaient d'enlever de la capitale des arts cent chefs-d'oeuvre tant de la sculpture antique que de la peinture moderne; que la Transfiguration et la Communion de saint Jérôme étaient en route pour Paris avec le Laocoon et l'Apollon, et que le Capitole, comme au jour de la désolation le temple de Jérusalem, retentissait de ces paroles, les Dieux s'en vont[43].

CHAPITRE III.

Considérations générales sur les monumens de Rome.—Du traité de Tolentino.—Pétition des artistes français contre un article de ce traité.—Réflexions sur cette pétition.—Comparaison des monumens romains avec quelques monumens français, et particulièrement avec le palais et les jardins de Versailles.